Les Minutes du
Congrès PRISME
Plateforme de Réflexion et d’Information sur le Sectarisme, la Manipulation et l’Emprise.
Remerciements
Aux présentateurs du congrès :
- Thomas C. Durand, alias Acermendax ;
- Vled Tapas.
Aux membres ayant participé à l’organisation du congrès :
- Alexandre Varin ;
- Ombeline Lucas ;
- Julien Courtat ;
- Salomé Hug ;
- Laurence Guenoun ;
- Capitaine Celsius ;
- Agýrtis ;
- Yannis-Khiox.
Remerciement spécial à Simone Risch, présidente de l’association Info Sectes Midi-Pyrénées, intervenante invitée mais malheureusement absente pour des raisons de santé.
Le mot du Président de l’ASTEC
Alexandre Varin
Bonjour et bienvenue,
C’est avec joie que j’inaugure la première édition du congrès PRISME.
PRISME, pour Plateforme de Réflexion et d’Information sur le Sectarisme, la Manipulation et l’Emprise, c’est un projet d’ampleur consacré à la lutte contre les dérives sectaires. Il est porté par l’ASTEC, en collaboration avec l’association Info Sectes Midi-Pyrénées et le collectif Pensée Magique, avec le soutien de la MIVILUDES et de la Préfecture de Meurthe-et-Moselle.
C’est dans un contexte marqué par une forte hausse des signalements, et par l’émergence de nouvelles formes d’emprise, que nous avons répondu à l’appel à projets de la MIVILUDES, afin de proposer cette plateforme.
L’ASTEC, l’Association pour la Science et la Transmission de l’Esprit Critique, que j’ai l’honneur de présider, œuvre depuis sa création pour une éducation populaire à la science et à l’esprit critique.
Nous sommes convaincus que la méthode scientifique et l’esprit critique sont des alliés puissants pour lutter contre les dérives sectaires.
C’est pourquoi PRISME repose sur des piliers solides :
- les connaissances scientifiques et les outils de l’esprit critique ;
- des valeurs de laïcité, d’humanisme et de matérialisme ;
- une exigence d’inclusion, avec l’engagement de rendre ce projet accessible au plus grand nombre.
Nous sommes toutes et tous susceptibles d’être concernés, nous sommes toutes et tous vulnérables à des moments de nos vies. L’emprise est un phénomène grave : elle blesse, elle détruit, elle peut ruiner des vies et des familles.
Le congrès PRISME a vocation à permettre de mieux comprendre, prévenir et accompagner.
Cette journée sera avant tout un moment de rencontres et d’échanges avec des chercheurs, des journalistes, des acteurs de terrain, d’anciennes victimes, qui nous apporteront leur vécu et leur expertise.
Je tiens à remercier celles et ceux sans qui cet évènement n’existerait pas : tous les intervenants, les interprètes, l’ensemble des bénévoles, nos partenaires — ainsi que le Domaine de l’Asnée qui nous accueille aujourd’hui.
Je vous souhaite une journée riche et instructive.
Je laisse maintenant la parole à Thomas Durand, puis à Vled Tapas, cofondateurs de l’ASTEC, qui auront le plaisir d’animer cette journée.
Introduction du congrès
Thomas C. Durand
Bonjour à tous.
Merci d’avoir rejoint aujourd’hui ce premier congrès PRISME : Plateforme de Réflexion et d’Information sur le Sectarisme, la Manipulation et l’Emprise
Je prends la parole quelques minutes pour effectuer des rappels : les phénomènes sectaires ne sont ni marginaux, ni résiduels. Selon les estimations publiques, entre 500 000 et 1 million de personnes en France ont été confrontées à un phénomène d’emprise au cours de leur vie. La Miviludes reçoit chaque année plus de 4 000 signalements, dont environ 20 % concernent des mineurs. Rien que sur les cinq dernières années, la hausse des situations d’emprise signalées dépasse +40 %.
Et ces chiffres ne sont pas des abstractions. Ils représentent des vies bouleversées.
Les cinquante dernières années ont laissé une liste sombre de catastrophes : le suicide collectif de Jonestown en 1978 (918 morts dont 304 enfants), les massacres de l’Ordre du Temple Solaire dans les années 1990 (74 morts), l’attentat au gaz sarin perpétré par Aum Shinrikyō en 1995 (13 morts, plus de 6 000 blessés). Ce sont des repères historiques, mais la réalité contemporaine est tout à fait préoccupante.
En France, les tribunaux jugent encore des affaires graves :
- • Loup Blanc (Jean-Marc B.) en 2024, le tribunal correctionnel de Tarbes l’a condamné à 9 ans de prison pour viol, agressions sexuelles et abus de faiblesse, à l’encontre de plusieurs femmes rencontrées dans le cadre de ses stages et enseignements spirituels. Le jugement a retenu l’existence d’un ascendant et d’une influence déterminante sur ses élèves.
- • La Grande Mutation le fondateur, Étienne Guillé, est décédé en 2018 sans avoir été condamné. En revanche, six cadres du mouvement ont été condamnés en juillet 2024 pour abus de faiblesse. L’enquête et le procès ont mis en évidence des exigences financières excessives, un contrôle étroit exercé sur plusieurs adeptes, ainsi que des ruptures familiales rapportées dans les témoignages.
- • Tabitha’s Place Une information judiciaire a été ouverte en mars 2014 concernant cette communauté pour abus de vulnérabilité, travail dissimulé et travail des enfants. En décembre 2019, une nouvelle information judiciaire a été lancée pour violences présumées sur mineurs. Les témoignages d’adolescents ayant quitté la communauté évoquent un travail harassant dès le plus jeune âge, et l’organisation est régulièrement soupçonnée de fraude aux prestations sociales et de blanchiment de fraude fiscale.
- • Anthroposophie plusieurs organes liés au mouvement ont tenté, à travers une série de procédures en diffamation, de faire taire le lanceur d’alerte Grégoire Perra. En 2021, leur action s’est soldée par un camouflet judiciaire : le tribunal judiciaire de Strasbourg a condamné l’association plaignante à lui verser 25 000 € de dommages et intérêts. Les procédures bâillon continuent pourtant.
- • Enfin, le naturopathe Thierry Casasnovas est mis en examen en 2023 à Perpignan pour une série de chefs d’accusation incluant « abus de confiance », « faux et usage de faux », « exercice illégal de la pharmacie », « pratiques commerciales trompeuses », « blanchiment » et « abus de faiblesse ». Il est placé sous contrôle judiciaire avec interdiction de participer ou d'organiser des stages et formations touchant à la santé ou au bien-être.
De nombreuses procédures restent ouvertes partout en France. Elles concernent des structures très diverses : des « retraites » de jeûne où des participants ont été hospitalisés, et parfois sont décédés, des communautés fermées signalées pour manquements graves à la protection des mineurs, des thérapeutes autoproclamés visés pour abus de faiblesse ou exercice illégal de la médecine, ainsi que des interventions régulières pour rupture familiale ou emprise psychologique avérée.
Dans ce contexte, la France dispose d’un instrument singulier : la Miviludes. Créée en 2002, elle organise le repérage, l’analyse et la coordination de la réponse publique face aux dérives sectaires. Aucun autre pays ne bénéficie d’un dispositif aussi centralisé, soutenu par une vigilance institutionnelle constante. La législation a récemment évolué, notamment avec l’introduction du délit d’incitation à l’arrêt ou à l’abstention de soins, pensé pour répondre aux dérives pseudo-thérapeutiques qui exposent directement les personnes vulnérables à des risques graves pour leur santé. Ce genre de disposition signale, ou du moins laisse espérer, une mobilisation accrue dans la lutte contre l’emprise.
Mais les phénomènes auxquels nous sommes confrontés ne sont plus ceux des années 1970.
Les mouvements d’aujourd’hui empruntent volontiers les codes de la science, de la spiritualité « naturelle », du coaching ou du bien-être intégral. L’anthroposophie, par exemple, se déploie dans des écoles, des établissements de soins ou des pratiques agricoles en revendiquant une « pédagogie alternative » issue d’un corpus ésotérique du début du XXᵉ siècle. La Scientologie demeure active et continue de recruter à travers des programmes de « développement personnel » soigneusement présentés comme neutres. Certains influenceurs pseudo-thérapeutiques mobilisent un discours de santé totale qui séduit un public vulnérabilisé par l’isolement numérique. S’y ajoutent les pratiques de jeûne extrême, le respirianisme ou diverses formes de « soins énergétiques », dont plusieurs enquêtes ont révélé le potentiel d’abus sexuels, financiers ou psychologiques.
On voit aussi apparaître des situations d’emprise qui ne passent plus par des communautés organisées : un simple échange régulier en ligne peut suffire pour qu’une personne vulnérable se retrouve sous l’influence directe et exclusive d’un « guide » ou d’un pseudo-thérapeute — ou d’un brouteur. Les signalements récents montrent que l’emprise peut désormais se construire dans un tête-à-tête numérique, sans structure formelle autour. On parle parfois d’État gazeux du phénomène sectaire.
À cela se superpose un réflexe social dangereux : la tentation de blâmer les victimes. « Il faut être bête pour y croire », voilà une phrase qui absout le manipulateur, rend invisibles les ressorts psychologiques de l’emprise, et renforce la honte des survivants.
Or nous savons que l’emprise n’a rien à voir avec l’intelligence : elle repose sur l’abus de pouvoir, l’isolement, la saturation émotionnelle et la confiscation progressive de l’autonomie.
La grande diversité du phénomène repose pourtant sur un socle commun : un individu qui s’arroge un pouvoir total sur un autre au nom d’une connaissance prétendument supérieure, d’une révélation que « le monde extérieur refuse de comprendre ». L’engrenage cognitif qui suit produit un endoctrinement, un durcissement de la croyance qui rend très difficile le simple fait d'avoir une discussion argumentée avec les personnes sous emprise.
Voilà pourquoi la tâche est immense.
Aider les victimes, soutenir les familles, prévenir l’emprise : tout cela exige de la connaissance. Nous avons besoin des sciences sociales, de la psychologie, des neurosciences, de l’étude des dynamiques de groupe, de l’expertise juridique. Nous avons besoin d’un diagnostic clair pour savoir quelles interventions fonctionnent, dans quels contextes, et comment renforcer l’autonomie des personnes vulnérables.
L’esprit critique joue ici un rôle central. Non pas comme un simple idéal individuel, mais comme une compétence collective d’évaluation de la confiance : qu’est-ce qui mérite d’être cru ? Quelle source gagne ou perd en fiabilité ? Quelle méthode garantit l’intégrité d’une information ? Une société où la confiance est bien calibrée est une société où les manipulateurs ont moins de prise.
C’est tout l’enjeu du projet PRISME : mettre en commun les savoirs, les expériences et les outils qui permettent de comprendre, d’agir, et de protéger. Le défi est considérable, mais il n’est pas hors de portée si nous le relevons ensemble.
Notre initiative n’a pas vocation à effacer, supplanter ou remplacer celle des associations qui, depuis des années, travaillent sur ces sujets, sensibilisent la population et apportent un soutien vital aux victimes, mais d’apporter des outils supplémentaire pour mieux comprendre les phénomènes humains au cœur de cette problématique et distinguer plus efficacement les bonnes et les moins bonnes méthodes pour atteindre notre objectif commun : l’émancipation individuelle, la vigilance collective, la justice pour tous, et la liberté de conscience.
Je vous souhaite la bienvenue au congrès PRISME.
Le mot sur l’inclusivité
Vled Tapas
[Intervention en LSF, traduire vers le français]
Vled Tapas — Je vais faire court, ne vous inquiétez pas.
Bonjour tout le monde ! Quel plaisir de vous voir réunis ici, c’est beaucoup d'émotions !
Avant toute chose, bien sûr, je me présente. Je suis Anthony, ou Vled Tapas de mon pseudonyme sur internet. Je suis médiateur scientifique et culturel pour l’ASTEC ainsi que responsable accessibilité. Je suis entendant, c'est-à-dire que je peux m’exprimer en français comme en LSF. Aujourd’hui, j’ai porté mon choix sur la LSF. C’est symbolique. D'ordinaire, lorsque je participe à des évènements, ce sont les entendants qui sont valorisés mais aujourd’hui, ce sont les sourds qui auront la priorité. C’est important. Qui sait si aujourd’hui, les entendants ayant à se focaliser sur les interprètes ne le vivront pas comme un déclic. On peut l’espérer, nous verrons ça.
Il faut comprendre l’importance de l’accessibilité qui est un droit fondamental.
Par exemple, imaginez que les interprètes se taisent.
[LSF non traduite] S’il vous plaît, les interprètes, ne parlez plus.
Je continue de signer. Qui me comprend, à main levée ? Qui sait signer ? Il y en a plusieurs.
[LSF traduite] Alors. C’est qui l’handicapé maintenant ?
En vérité, plus qu’un handicap, il s’agit d’obstacles sociaux.
Revenons au congrès ! Lorsque l’idée a émergée, il était clair que pour l’ASTEC, PRISME se devait d’être un projet accessible. Nous avons en effet remarqué qu’en termes d’accessibilité, les meilleurs, c’est les gourous, les chefs spirituels, les faux thérapeutes, etc. C’est un vrai problème. Malheureusement, les personnes isolées ou en situation de handicap sont ciblées et en parallèle, les informations accessibles, gratuites et de qualité sont rares. Il y en a peu. Par exemple, vous connaissez ce groupe spirituel dont les adeptes viennent toujours frapper par deux à votre porte ? Leur site internet est traduit en plus de mille langues parmi lesquelles plus de cent langues des signes. En terme d’Esprit critique, on a un retard à rattraper, il faut vraiment se retrousser les manches.
PRISME, qu’est-ce que c’est ? La Plateforme de Réflexion et d’Informations sur le Sectarisme, la Manipulation et l’Emprise. I, c’est pour l’information. Si on est informé, on peut s’enfuir, si on est informé, on peut se protéger, si on est informé, on peut éviter les problèmes.
Merci à la Miviludes pour son financement. Merci aux bénévoles de l’ASTEC pour leur travail acharné depuis le début et, bien sûr, merci à vous qui êtes là.
Soyez les bienvenus au premier congrès PRISME.
ENTRETIEN AVEC STEVEN HASSAN
Invité SpécialAvec :
- Steven Hassan PhD, fondateur et président de Freedom of Mind Resource Center Inc., psychothérapeute diplômé et auteur.
Animée par :
- Vled Tapas.
📌 Présentation
Thomas C. Durand Nous ouvrons ce congrès avec l’un des chercheurs et praticiens les plus influents dans l’étude des dérives sectaires contemporaines. Le Docteur Steven Hassan consacre depuis presque cinquante ans son travail à comprendre comment s’exercent l’influence, la manipulation et la perte d’autonomie dans les groupes autoritaires.
Il grandit à New York où, après avoir été adepte d’un mouvement coercitif puis thérapeute spécialisé, il a développé le désormais classique modèle BITE du contrôle autoritaire, qui détaille les mécanismes de contrôle du comportement, de l’information, de la pensée et des émotions — autant de stratégies par lesquelles les dérives autoritaires et les groupes à emprise reconfigurent l’identité et restreignent le libre arbitre.
Son œuvre — de Combating Cult Mind Control à Freedom of Mind, jusqu’à son analyse des dérives politiques modernes dans The Cult of Trump — éclaire un point crucial pour ce congrès : ce ne sont pas les contenus des croyances qui font une dérive sectaire, mais les méthodes de contrôle. Steven Hassan nous aidera à comprendre comment ces techniques s’adaptent aujourd’hui aux médias numériques, aux dynamiques politiques, et aux vulnérabilités humaines que nous partageons tous. »
💬 Prises de parole
[Entretien en anglais, traduit vers le français]
Vled Tapas Avant tout, c’est un privilège de vous recevoir ici. Cela fait longtemps que vous n’êtes pas venu en France. Merci donc d’avoir accepté cette invitation. Et donc, commençons avec la première question…
Steven Hassan Je suis honoré d'avoir été invité. Je suis très reconnaissant d'être ici à ce moment crucial de l’histoire humaine, d’autant que le sujet choisi par votre association est d'une importance capitale.
Vled Tapas Merci mille fois. En parcourant vos travaux, j'ai constaté que nous partageons les mêmes valeurs concernant la pensée critique et l'influence des sectes ; c'est extrêmement important. Malheureusement, en France, ce sujet n'est pas encore très répandu, mais espérons que cette conférence marquera un tournant.
Steven Hassan J’aimerais préciser que j'ai bien été en mesure de comprendre votre message. Il est essentiel de saisir le problème inhérent aux structures sectaires : leur foi aveugle, leurs certitudes, leur incapacité à se mettre à la place d'autrui pour appréhender la réalité. Le remède à cette foi aveugle réside dans le changement de perspective, et plus particulièrement dans le point de vue d'autrui. Les membres d'une secte perdent leur propre point de vue et adoptent celui de leur chef, refoulant tout le reste de leur vécu.
Vled Tapas Oui, c’est vraiment un événement historique qui se déroule.
Steven Hassan Juste, j’ai préparé les questions. Mais mon style est spontané. Excusez-moi.
Vled Tapas Je suis pareil, exactement pareil. Mais commençons avec les questions. Première d’entre elles : votre label, votre site web, quasiment tout ce que vous faites est intitulé « Liberté d’esprit », qu’est-ce que cela signifie pour vous ?
Steven Hassan Tout mon travail repose sur les droits humains. Et en tant qu'êtres humains, la compréhension que nous avons les uns des autres tient à l’incarnation de nos pensées. Surtout à l'ère du numérique. Une grande partie des influences néfastes s'exerce en ligne. Nous avons besoin de contacts humains réels, et pour moi, la liberté de pensée réside dans notre relation à nous-mêmes et à nos corps, ainsi que dans nos relations avec d'autres êtres humains différents.
Ensemble, nous sommes plus forts, en unissant nos compétences. En tant qu'espèce, nous avons prospéré en nous faisons fondamentalement confiance. Et nous faisons confiance aux experts, aux véritables experts scientifiques qui ne se promènent pas avec certitude, mais avec curiosité.
En science, nous formulons des hypothèses, non des vérités absolues. Nous devons donc comprendre que nous aspirons au changement et à l'évolution, que nous voulons faire évoluer nos mentalités et grandir. Les structures autoritaires ne souhaitent pas ça ; elles veulent l'obéissance.
Vled Tapas C'est vrai. Au sein de l'ASTEC, nous considérons souvent que la vérité est inaccessible, mais notre devoir est de nous en approcher, et c'est notre responsabilité en tant qu'êtres humains adultes au sein d'une société.
Je crois qu'une société saine est une société cultivée, et j'insiste sur l'importance de la culture.
Steven Hassan Et la culture incluse la connaissance de notre histoire.
Vled Tapas Absolument. Et ceux qui sont au pouvoir tentent de nous le faire oublier.
Steven Hassan Ce qui se passe actuellement aux États-Unis et dans le monde entier tente de redéfinir la réalité, les faits. C'est à devenir fou.
Vled Tapas Question suivante. Votre parcours personnel vous a amené à développer un continuum d'influence et le modèle BITE.
Pourquoi était-il nécessaire de distinguer ces quatre dimensions du contrôle : le contrôle comportemental, le contrôle de l'information, le contrôle de la pensée et, enfin, le contrôle émotionnel ?
Steven Hassan Mon parcours a commencé à mes 19 ans. J'étais étudiant et trois femmes ont flirté avec moi après que ma petite amie m'ait éconduit. J'étais un élève brillant, j'ai sauté une classe, j'écrivais de la poésie et je n'avais aucune envie de rejoindre un groupe ou un mouvement. Mon histoire est très banale, mais je viens d'une famille aimante et unie, sans traumatisme, et j'étais sain d'esprit. Je suis devenu fasciste, un fanatique d'extrême droite.
En 1974, Moon, le chef de mon ancienne secte, a annoncé à ses membres, dont moi, que nous allions infiltrer le gouvernement américain, que la démocratie était satanique, que Dieu voulait une théocratie, que nous devions prendre le pouvoir et que, une fois cela fait, toute infraction aux règles de la secte serait passible de la peine capitale. C'est une longue histoire, mais après mon dés-endoctrinement, des années après avoir frôlé la mort dans un accident d'avion dû à l'épuisement, j'ai beaucoup pleuré : « Comment en suis-je arrivé là ? »
Vous me rencontrez donc 49 ans plus tard, et je souhaite depuis longtemps modifier la loi afin de créer un modèle clair et scientifique.
Vled Tapas Avant d'aborder ce modèle, vous avez mentionné le « dés-endoctrinement ». Si ce terme n'est pas familier à certains, pourriez-vous l'expliquer brièvement ?
Steven Hassan Le dés-endoctrinement a évolué depuis les années 1970, où l'on prenait une personne contre sa volonté, au sein d'une secte, et on la séparait de celle-ci, on l'exposait à d'anciens membres et à des informations. C'était extrêmement traumatisant. Mais cette méthode fonctionnait généralement bien, car le lavage de cerveau n'efface pas la mémoire ; il crée une pseudo-identité, un trouble dissociatif, pour reprendre l'expression d'un professionnel de la santé mentale. Ainsi, si l'on éloigne la personne de ces influences, son véritable moi commence à émerger.
J'évoque ce phénomène aujourd'hui car, avec nos appareils [il montre un smartphone], nous sommes recrutés en ligne et nos croyances se radicalisent. Plus besoin de s'isoler, il suffit de scroller sur son écran.
Le désendoctrinement a donc commencé physiquement, car les sectes isolaient physiquement leurs membres. Mais avec le temps, l'approche a évolué pour rester efficace. Finalement, avec la création d'Internet, les gens ont pu se retrouver. Si vous étiez membre de la scientologie, de l'Église de Moon, des Témoins de Jéhovah ou des Mormons, c'était formidable, puis les sectes ont utilisé leur argent et leur pouvoir pour reprendre le contrôle.
Mon premier livre, « Combattre le contrôle mental des sectes », est paru en 1988 et a connu un grand succès. Il a été traduit en français, en espagnol, en allemand et dans de nombreuses autres langues. Mais les sectes l'ont étudié, et c'est un autre point que je tiens à souligner : les choses évoluent, c'est un système complexe. L'environnement change, nous changeons, et les sectes cherchent à maintenir les gens dans l'ignorance et la confusion.
C'est pourquoi il est si important que les anciens membres témoignent publiquement : ils savent ce que c'est que de perdre sa liberté et la raison. Ce que j'ai appris, et qui fonctionne le mieux, c'est d'informer la famille, les amis, les enseignants, les professionnels de la santé mentale et de constituer des équipes capables d'influencer les membres des sectes de manière éthique. Il faut procéder par petites étapes, sans dramatisation ni trauma.
C’est ce que j’appelle l’approche interactive stratégique, et la technique la plus efficace consiste à faire preuve de chaleur humaine, de respect, à poser de bonnes questions, puis à écouter attentivement les réponses et à enchaîner avec une autre question. Il ne s’agit pas d’arriver directement avec une logique ou des informations, cela ne fonctionne pas. C’est une stratégie différente.
Vled Tapas J’aime beaucoup que vous parliez des victimes. Vous savez, dans le monde du handicap, on a ce moto très important, « Rien sur nous sans nous », eh bien je pense que c’est pareil dans ce cas.
Steven Hassan Nous sommes des experts.
Vled Tapas Oui, des experts de notre propre ressenti et de nos propres problèmes.
Steven Hassan Et de notre propre vécu.
Vled Tapas Question suivante…
Steven Hassan Permettez-moi juste d'ajouter un mot. Le modèle qui m'a permis de quitter la secte Moon était basé sur des études sur le lavage de cerveau communiste. En tant qu’adepte de Moon, je pensais suivre Dieu et que les communistes étaient Satan. Ainsi, lorsqu'on m'a demandé : « Voulez-vous en savoir plus sur les techniques de lavage de cerveau des communistes chinois ? », j'ai répondu : « Bien sûr ! ».
Le livre support était un ouvrage de 1961 de Robert Jay Lifton, qui énumérait huit critères permettant de conclure à un lavage de cerveau dans tout environnement respectant ces critères. Il était parvenu à ces conclusions en interrogeant des survivants de programmes d’endoctrinement de masse. Cela m'a aidé à quitter Moon.
Ensuite, j'ai commencé à rencontrer des personnes sortant de différentes sectes et j'ai réalisé que ce modèle n'était pas efficace. Pour simplifier les choses, j'ai commencé à dresser des listes : isoler la personne de sa famille, la priver de sommeil, modifier sa langue, etc. Si vous connaissez la thérapie cognitivo-comportementale, vous savez que les pensées, les sentiments, les comportements et l'identité des individus tendent à s'harmoniser.
Nous nous croyons intellectuels, émotionnels et sociaux. Nous sommes fortement influencés par nos relations. Or, un élément essentiel manquait à nos pensées, nos sentiments et nos comportements : le contrôle de l’information. C’est ainsi qu’est né le modèle BITE.
Le contrôle émotionnel, pour résumer, ne consiste pas seulement à faire sentir à une personne qu’elle est spéciale, choisie et membre d’une famille, mais aussi à utiliser la technique universelle de manipulation mentale que j’appelle l’endoctrinement par la phobie. Il s’agit de programmer délibérément des peurs irrationnelles : poser des questions au leader ou vouloir partir entraînera des conséquences terribles. Des choses épouvantables ! Dans mon cas, on m’a emmené voir le film L’Exorciste, vous connaissez ce film ? Moon a donné une conférence : « Dieu a créé L’Exorciste. Ce film est une prophétie de ce qui arrivera si vous quittez l’Église de l’Unification. » Dans l’esprit d’un membre d’une secte, il est impossible d’imaginer le bonheur, l’épanouissement ou une relation avec Dieu.
Dans mon livre « Liberté d'esprit », j'ai développé une méthode d'intervention pour expliquer que les phobies sont les maladies mentales les plus faciles à guérir. Cela demande de la réflexion : il faut se demander : « Y a-t-il un danger réel ou est-ce une croyance, la conviction qu'il y a un danger, qui m'a été inculquée ? ».
Quand on est dans une secte, on n'en a pas conscience, mais on croit que d'autres groupes en sont. Le communisme chinois est une secte, une secte politique, certes, mais une secte tout de même. Cela m'a aidé à m'en sortir. Les proxénètes et les trafiquants sont une secte, une secte commerciale. Je pourrais continuer longtemps, je pourrais faire un exposé de sept jours…
Vled Tapas Je vais rassembler mes questions car vous avez déjà répondu à quelques-unes. Mais pas à celle-ci !
Quels sont les premiers signes, souvent invisibles au grand public, qui devraient alerter sur le fait qu’un groupe, un thérapeute ou une personnalité évolue vers une dynamique sectaire ?
Steven Hassan Sur mon site web freedomofmind.com, vous pouvez télécharger mon Continuum d'Influence. Je crois que vous l'avez déjà reçu. Il est important de comprendre qu'il s'agit d'un modèle bidimensionnel, alors que la réalité est multidimensionnelle. En résumé, l'éthique repose sur l'honnêteté, la responsabilité, le consentement éclairé, la conscience de ses erreurs, la prise de responsabilité et les excuses. Ce sont plusieurs critères. Du côté destructeur du Continuum se trouve le modèle BITE du Contrôle Autoritaire. Le modèle qui correspond le mieux à Donald Trump est une simplification. Il s'agit d'un modèle d'Erich Fromm, qui a étudié Hitler et le nomme « narcissisme malin ». Le profil du gourou est donc celui du narcissisme malin : narcissisme associé à une psychopathologie (se croire au-dessus des lois, mensonge pathologique, sadisme, paranoïa, soif de vengeance…). Le chapitre 3 de mon dernier livre, « Le Culte de Trump », le compare à mes anciens gourous, Moon, Jim Jones et Hubbard de la Scientologie. Pour protéger votre famille et vos enfants, étudiez ces critères, n'autorisez aucune de ces personnes à occuper une fonction politique et ne travaillez pas dans une entreprise dirigée par quelqu'un qui a ces caractéristiques. Ai-je répondu ?
Vled Tapas Vous avez répondu avec de bons conseils.
Steven Hassan Je voudrais ajouter quelque chose. J'ai interviewé des milliers de personnes. Quand je leur demande de revenir sur le début de leur embrigadement, presque toutes disent : « J'ai eu un mauvais pressentiment, l'impression que quelque chose clochait » ou « J'ai entendu une voix qui me disait de fuir », et l'environnement a submergé la personne qui écoutait son intuition. Mon conseil : écoutez votre intuition, et entourez-vous de personnes de confiance avec qui vous pouvez discuter, car il peut y avoir de fausses alertes.
Vled Tapas Oui c’est vrai. Vous pouvez expliquer ce qu’est un faux positif, pour les gens qui ne sont pas familiers avec le concept ?
Steven Hassan Oui, il arrive qu'on ait le sentiment que quelqu'un n'est pas une bonne personne ou qu'on en ait une mauvaise impression, mais on ne réagit pas à partir d'informations actuelles, on réagit à quelque chose de notre passé. Un exemple très courant : vous avez vécu un mariage ou une relation toxique, vous rencontrez quelqu'un qui ressemble à votre ex, et là, ça vous déclenche une réaction, mais le problème ne vient pas de cette personne, mais de vous.
Vled Tapas Dès vos premiers travaux, jusqu'à Freedom of Mind, vous montrez que l’embrigadement sectaire moderne ne nécessite plus d’isoler la personne, nous en avons parlé : comment les réseaux sociaux ont-ils remodelé les structures de manipulation ?
Steven Hassan Quand j'ai quitté la secte Moon en 1976, je voulais vraiment comprendre la persuasion, le lavage de cerveau, le changement d'attitude et la dynamique de groupe. J'ai été formé par le Dr Philip Zimbardo de Stanford et de nombreux autres psychologues et psychiatres brillants. Mais il manquait quelque chose. En 1980, j'ai découvert la PNL, la Programmation Neuro-Linguistique. En avez-vous déjà entendu parler ? C'est un système aujourd'hui omniprésent, et le plus célèbre de ses praticiens est Tony Robbins. Vous le connaissez ? Il y a un documentaire sur lui : « Tony Robbins, je ne suis pas votre gourou ». Croyez-moi, c'est un gourou !
Mais ce que j'essaie d'expliquer pour répondre à la question, c'est que la technologie développée pour les réseaux sociaux est hypnotique. Elle est conçue pour court-circuiter notre esprit critique et influencer nos émotions et nos croyances, sans notre consentement éclairé. C'est très scientifique, cela fait appel aux neurosciences. Il est donc essentiel de comprendre que nous avons besoin d'esprit critique. Le but de votre asso est d'informer le public, de lui permettre de se demander : « Qui sont ces gens ? Pourquoi diffusent-ils ce message ? » Ils se présentent comme des experts, mais ils n'ont aucune qualification ou en ont inventé ; il suffit de vérifier pour découvrir qu'il s'agit de criminels. Vous devez apprendre à être des consommateurs critiques.
Vled Tapas Compliqué !
Steven Hassan J’ai répondu à la question ?
Vled Tapas Oh vous avez été assez clair, je pense. Vous démontrez que les influences néfastes touchent aussi bien les groupes religieux, politiques, commerciaux que les groupes pseudo-thérapeutiques.
Les institutions publiques devraient-elles revoir leur façon de classer ce phénomène ? En France, on parle de dérive sectaire, et non plus de secte ; or, cette notion est controversée. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?
Steven Hassan On a eu la Première Guerre mondiale, les progrès technologiques qui en ont émergé ont mené à la Seconde avec la mise au point de la bombe atomique, et le progrès technologique s'est poursuivi, mais nous sommes aujourd'hui en pleine guerre psychologique. Nous savons que la Russie mène une guerre psychologique pour détruire l'UE, et elle a recruté Donald Trump en 1987, comme je l'ai écrit dans mon livre. Il nous faut donc élargir notre perspective au-delà du clivage gauche-droite et penser à l'opposition entre autoritarisme et droits humains, à l'état de droit, à la séparation des pouvoirs et à la survie de l'humanité et de la planète. C'est ainsi que je vois les choses.
Et nous sommes confrontés à deux problèmes existentiels. Le premier est le réchauffement climatique mondial dû aux énergies fossiles. Les pays et les entreprises qui les exploitent, avides de pouvoir et d'argent, sont avides de pouvoir et d'argent – comme les sectes. Ces entités liées aux énergies fossiles utilisent d'ailleurs mon ancienne secte, les Moonies, pour nier la réalité climatique depuis 50 ans. Ces milliardaires veulent conserver le pouvoir et ne se soucient pas de notre coexistence sur la planète, ils ne pensent pas à long terme : c'est la première menace existentielle.
La seconde menace existentielle est l'intelligence artificielle. L'IA est une menace existentielle. Et les milliardaires ne voulaient pas de réglementation aux États-Unis, alors ils ont soutenu le fasciste, l'autoritaire qui promettait « ni règles, ni réglementation ». Mais ces derniers sont liés à Poutine et à Xi Jinping, et l'ordre mondial est en train de se remodeler. J'en appelle donc aux Français : « Voyez plus grand ! » La France a été pionnière en matière de droits de l'homme, de révolution et de syndicats ; c'est tout le contraire de ce que veulent les autoritaires. Et ces milliardaires, on les avertit : ils créent des entités qui ne sont pas de simples instruments, mais capables de réflexion et de prise de décision éclairée. Ce n'est pas acceptable.
Je garde espoir, car l’humain aspire à la liberté et refuse l'oppression. Les femmes se sont battues avec acharnement pour l'égalité et ne sont pas prêtes à y renoncer. Les personnes LGBTQ+ ne veulent pas renoncer à leurs droits. Les peuples autochtones revendiquent leurs droits. Les personnes neurodivergentes et celles qui présentent d'autres handicaps, simplement parce qu'elles sont différentes, font partie intégrante de la famille humaine.
Vled Tapas Avant de passer aux questions du public, j'en ai une dernière à vous poser.
Si vous ne deviez transmettre qu'un seul message aux professionnels, aux enseignants et aux familles présents aujourd'hui, ou qui nous écoutent en ligne, quel serait le plus important pour reconnaître et combattre les influences indues ?
Steven Hassan La réponse est simple : nous devons apprendre. J'apprends constamment. Je viens de lire deux livres de Simon Baron-Cohen, la plus grande autorité mondiale en matière d'autisme. Ils m'ont ouvert les yeux sur une autre perspective. Il est crucial de comprendre que ce n'est pas le moment de baisser les bras, de perdre espoir et de se perdre dans des scénarios abrutissants. Il faut se retrousser les manches, créer des communautés, réfléchir à notre contribution, à notre passion unique, et s'organiser. Car, au final, nous sommes bien plus nombreux que les autoritaires.
Nous pouvons les surpasser intellectuellement, nous comprenons leurs méthodes. C'est pourquoi j'essaie de les enseigner, car j'ai fait partie d'une secte. J'ai appris à penser comme un gourou, et j'essaie d'éclairer les esprits. Alors, gardez espoir, tissez des liens d'amitié, apprenez, soutenez-vous les uns les autres, et votre organisation sera porteuse d'espoir.
Vled Tapas Merci beaucoup. On l'espère. C'est le premier congrès, alors souhaitons qu'il y ait beaucoup d'autres initiatives, pas seulement les nôtres. Nous avons besoin de solidarité ; nous ne voulons pas nous croire supérieurs aux autres, nous voulons partager. Beaucoup de personnes dans ces domaines se voient comme concurrents, mais ce n'est pas ainsi que nous gagnerons, c'est certain.
Steven Hassan Je dois dire que cette technique, c’est usé depuis 50 ans : infiltrer différentes organisations, semer la discorde entre les individus par la désinformation, les fausses accusations et autres futilités, afin de nous détourner de notre mission principale. Nous devons dépasser ces querelles mesquines et nous opposer à l'autoritarisme. Point final.
Vled Tapas C'était parfait avant les questions du public. Merci. Si vous avez des questions, veuillez vous mettre en file indienne de ce côté-ci ou de là-bas. Si vous êtes entendant et souhaitez prendre la parole, un micro vous sera fourni. Si vous êtes sourd, vous pouvez vous placer là-bas, avant la partie noire, et poser votre question face caméra.
Intervention du public 1
Que recommanderiez-vous à quelqu’un qui vient juste de sortir d’une emprise et d’en prendre conscience ?
Steven Hassan Ce que j'ai compris grâce à mon approche interactive et stratégique, c'est qu'en informant et accompagnant d'abord la famille et les amis, lorsque la personne quitte la secte, elle dispose d'un réseau de soutien qui comprend le pourquoi, ce qui s'est passé et comment l'aider.
Grâce à Internet, des gens sortent de l’emprise ; ils ont peut-être trouvé des informations en ligne, peut-être des groupes sûrs, mais il existe aussi beaucoup de groupes dangereux. Personnellement, je suis un lecteur assidu et j'aime lire. Je recommande toujours « Combattre l'emprise mentale des sectes » à ceux qui quittent une secte. C'est une méthode qui a fait ses preuves depuis des décennies.
Mais je suis aussi devenu professionnel de la santé mentale et j'ai créé une formation en ligne pour les psychiatres, les psychologues, les travailleurs sociaux et les conseillers, car aucune université n'enseigne comment identifier une emprise sectaire ni comment aider les victimes. Elles proposent des programmes de traitement des traumatismes, mais essayez d'expliquer le lavage de cerveau et la manipulation mentale ! Avec les anciens membres, je ne veux pas qu'ils me considèrent comme un gourou. Je leur explique. Je veux les aider à devenir maîtres de leur vie.
Alors, je leur enseigne des techniques d'auto-guérison. J'aimerais vous en présenter une en particulier. Lorsque j'invite des personnes à participer à une formation, j'anime un cours de neuf heures, ouvert à tous, professionnels de la santé mentale ou non. Cette technique repose sur la compréhension de la neuroplasticité. Nous avons la capacité de remodeler les connexions de notre cerveau. Ainsi, une fois que l'on a expliqué pourquoi un groupe est une secte, ce qu'est le lavage de cerveau et les dangers d'une secte, la technique consiste à poser à la personne la question suivante : « Si vous pouviez remonter le temps, jusqu'à votre plus ancien souvenir, que vous soyez né(e) dans une secte, que vous y ayez grandi ou que vous y ayez été recruté(e), répondez à cette question : si vous saviez alors ce que vous savez aujourd'hui, que diriez-vous et que feriez-vous différemment ?» Car il s'agit de se reconnecter à l'identité passée, à cette identité qui a été instrumentalisée, et d'établir un lien.
Par exemple, lors de mon recrutement, les femmes flirtaient avec moi en prétendant être étudiantes et n'appartenir à aucun groupe religieux. En repensant à ce que sont les Moonies, quand je vois ce genre de scène, je crie : «Alerte ! Ce ne sont pas des étudiantes ! Vous êtes une secte, foutez le camp ! » Quand les Moonies m'ont demandé de jeter mes poèmes originaux pour prouver mon engagement, j’ai dit : « Allez vous faire foutre ! » et je suis parti.
L'idée, c'est que je reprends le contrôle de ma vie, que je retrouve mon vrai moi. C'est ce qu'il faut faire face à la secte, pour vraiment tourner la page. Pas question de refouler tout ça, c'est trop traumatisant de se dire : « Je ne veux pas y penser », c'est terrible.
Vled Tapas Parfait ! Question suivante s’il vous plaît ?
Intervention du public 2
[LSF] Dans la vie de tous les jours, comment faire la différence entre une fake news et une information correcte ? Que ce soit dans les médias, de la part des politiciens, des amis, de la famille. Et comment argumenter à propos de ça avec les gens ? C’est long et compliqué, de trier les informations.
Steven Hassan On a besoin d'experts. De vrais experts. L'une des techniques de guerre psychologique que j'ai décrites dans mon livre « Le Culte de Trump » consiste à s'attaquer délibérément aux experts et à la science. Il est donc crucial de savoir distinguer les informations fiables des fausses, et c'est pourquoi je choisis mes sources avec soin. J'aime analyser l'information de tous les horizons politiques.
En ce moment, je suis un site appelé Ground News. Il prend un sujet et présente vingt points de vue différents, permettant ainsi de constater la diversité des informations. Mais au final, à cause de l'IA et des images truquées, je ne fais confiance à rien d'emblée.
Je m'entoure de personnes de confiance qui me demandent : « Que pensez-vous de tel ou tel homme politique ? Et de tel autre ?» car ensemble, nous sommes plus forts. J'encourage donc la création de groupes de confiance où chacun joue à tour de rôle la voix dissidente, afin d'être toujours à l'opposé. On peut faire tourner les rôles, car si une information est fiable, elle sera diffusée et présentée comme une source légitime.
Vled Tapas À l'ASTEC, on compare souvent la pensée critique à la méthode scientifique, c’est-à-dire qu'on ne peut pas être expert en tout, c'est impossible. Il faut connaître des experts dans chaque domaine précis et les consulter dès qu'on obtient de nouvelles informations. C'est la méthode de base.
Voici donc les deux dernières questions.
Intervention du public 3
[LSF] En France, on n’a aucune association officielle qui lutte contre l’emprise sectaire et on ne sait pas où demander de l’aide. Pourquoi ça ?
Intervention du public 4
[LSF] Quelles conséquence les réseaux sociaux ont-ils sur l’emprise, par rapport à autrefois ? Parce que maintenant, tout est automatique et on n’a plus à réfléchir aussi longtemps qu’avant pour avoir des informations. Et donc, l’esprit critique diminue également ?
Steven Hassan Malheureusement, beaucoup de groupes toxiques ont beaucoup d’argent et ils paient pour élire les représentants qu’ils veulent.
Vled Tapas Et ils disposent aussi de ressources humaines, ce qui signifie que des choses que normalement nous payons, ils les obtiennent gratuitement, ce qui est extrêmement avantageux. Ici, nous devons payer les interprètes, ce qui est normal, c'est un vrai métier, mais dans le cas des sectes, ils ont cela gratuitement ; ils peuvent rendre tout ce qu'ils ont à dire accessible à tous gratuitement.
Steven Hassan Je tiens donc à remercier chaleureusement Michel Gilbert, du réseau Europarental en Europe, qui m'a aidé à venir ici. Il est venu me chercher à l'aéroport et nous avons discuté de notre approche. Personne ne nous apporte de soutien financier. Nous avons les connaissances, mais pas les moyens, si ce n'est nos propres ressources.
Pourtant, nous persévérons car c'est la chose à faire. Michel est un expert en Europe, et je suis en pleine procédure de déménagement en Europe en raison de la situation politique aux États-Unis. La situation est très grave.
Vled Tapas Michel Gilbert sera d’ailleurs sur la troisième table ronde, le réseau Europarental. Donc on le remercie chaleureusement.
Steven Hassan Il a un stand dans le hall avec sa documentation.
Vled Tapas Vous pouvez lui parler dehors. Et pour répondre à la première question, je connais mieux la situation que vous en France. Il existe des associations, quelques-unes. Pour l'instant, il est difficile d'y intégrer la langue des signes, mais j'y travaille personnellement. Cela devrait s'améliorer à l'avenir, je vous le promets.
Cela fait peu de temps, mais le MIVILUDES, le service gouvernemental chargé de surveiller les dérives sectaires, travaille maintenant avec Acceo. Vous pouvez donc les contacter si vous avez un problème ou si vous souhaitez signaler un incident. C'est très important et il faut absolument s'en occuper. N'hésitez pas.
Steven Hassan Je tiens à vous remercier encore une fois de m'avoir invité, ainsi que Thomas Durand et Michel Gilbert. Continuons à nous poser des questions, il faut retrousser nos manches et travailler dur.
Vled Tapas Merci infiniment !
Les mécanismes de l'emprise
Les publics vulnérables
Avec :
- Cécile Perret, consultante en neurodiversité et ancienne inspectrice éducation nationale sur les dérives sectaires ;
- Jérémy Bride, psychologue au CHU de Nice - Consultation de Psychotraumatologie, co-référent de la Cellule d’Urgence Médico-Psychologique ( C.U.M.P ) 06 ;
- Julien Compan, militant pour la protection des personnes sourdes victimes de dérives sectaires, en collaboration avec la Miviludes ;
- Lydia Hadjara, ancienne victime de Raël, co-autrice du livre J'étais son esclave.
Animée par :
- Vled Tapas.
📌 Éditorial
Vled Tapas Bonjour tout le monde.
Qu'il est difficile de passer après une personnalité comme Steven Hassan. J'ai pourtant le plaisir d'accueillir des intervenants de qualité supérieure, que je vous présenterai dans quelques instants. 50 minutes c'est court, alors mon introduction le sera également. Nous ouvrons cette série de tables rondes avec un sujet fondamental, en tout cas fondamental pour moi. Lorsqu'il est question de dérive sectaire et d'emprise mentale, la vulnérabilité est toujours au premier plan.
Une secte, c'est quelque chose qui nous semble très lointain et lunaire. Dans l'inconscient collectif, une secte, ça se voit venir à des kilomètres, abusivement spirituelle, au leader charismatique, mais dont la perfidie ne fait aucun doute. Nombreux parmi nous sont ceux se disant qu'ils ne se feraient jamais avoir. Pourtant, nous sommes réunis aujourd'hui. Nous sommes réunis parce que les dérives sectaires, ça marche. Il y a mille raisons pour cela et nous n'aurons pas assez d'une journée pour les évoquer toutes.
Mais pour les cinquante prochaines minutes, nous allons aborder une thématique qui, si elle semble évidente, charrie pourtant tout un tas de questions. Les publics vulnérables, victimes de dérives sectaires. Dans un premier temps, peut-être ne sommes-nous pas tous au clair sur ce qu'est la vulnérabilité. Ensuite, peut-être ne sommes-nous pas tous conscients des méthodes employées pour nous manipuler à chaque instant de nos vies. Moi-même, je serai bien incompétent pour répondre à ces questions. C'est pourquoi je suis ravi de recueillir les avis de Cécile Perret, Jérémy Bride, Julien Compan et enfin Lydia Hadjara, que je vais laisser se présenter brièvement. Pourquoi pas en commençant par vous, Cécile ?
💬 Prises de parole
[Interventions de Julien Compan en LSF, interprétées vers le français]
Cécile Perret Bonjour, je suis Cécile Perret, je suis aujourd'hui consultante en neurodiversité, un bien grand mot pour dire que je sensibilise les entreprises à tout ce qui est troubles DYS, troubles du spectre de l'autisme, troubles du déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité, et que j'accompagne les personnes, les collaborateurs concernés et leurs managers de manière à trouver des stratégies qui fonctionnent dans l'entreprise. Mais auparavant, j'ai passé 24 ans dans l'Education Nationale et mon dernier poste était un poste d'inspectrice d'académie, inspectrice pédagogique régionale, établissements et vie scolaire, et j'avais en charge le dossier académique de la lutte contre les dérives sectaires et la radicalisation. Raison de ma présence aussi aujourd'hui.
Vled Tapas Formidable, Jérémy, à vous.
Jérémy Bride Bonjour, je suis Jérémy Bride, je suis donc psychologue clinicien. Je suis le co-référent des cellules d'urgence médico-psychologiques, ce qu'on appelle des CUMP, dans mon département, les Alpes-Maritimes, qui est une unité fonctionnelle du SAMU, qui est déclenchée lorsqu'il y a ce qu'on appelle des situations sanitaires exceptionnelles, type tempêtes, catastrophes naturelles, accidents importants avec de nombreuses victimes. Et avec une de mes collègues, je suis également l'un des deux psychologues référents de la mission Miprof sur mon Pôle urgence du CHU de Nice [ndlr : Mission Interministérielle pour la Protection des Femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains]. Je vais donc recevoir les victimes de violences conjugales, sexuelles, sexistes, mais également les auteurs et les autrices de ces actes.
Vled Tapas Très bien, Julien ?
Julien Compan Je m'appelle Julien Compan. Je suis sourd, donc je vais m'exprimer en langue des signes. Je suis un citoyen lambda qui a essayé, décidé de se retrousser un petit peu les manches pour travailler avec les personnes qui ont été victimes de sectes. Du coup, je me suis mis en lien avec les Miviludes et ça fait deux ans à peu près qu'on arrive à créer quelque chose. Merci pour l'invitation aujourd'hui.
Vled Tapas [LSF] Parfait ! [français] Merci. Lydia, du coup ?
Lydia Hadjara Je suis Lydia Hadjara. J'ai été élevée dans une secte qui s'appelle le Mouvement raëlien, où j'ai intégré quand je n'ai pas choisi, j'avais 4 ans. C'est ma maman qui m'a mis dedans. J'ai écrit un bouquin dernièrement. Et depuis, je parle de mon expérience pour faire de la prévention et surtout avoir un message positif. J'ai juste quelque chose à dire. Est-ce qu'il y a des mineurs ou des enfants dans la salle ?
Vled Tapas Ah, est-ce qu'il y a des mineurs ou des enfants dans la salle ? Alors, si oui, levez la main, les parents.
Lydia Hadjara Oui, parce qu'il est important pour moi qu'il n'y ait pas de mineurs ni d'enfants par rapport à mon discours, s'il vous plaît. Voilà, donc... Je suis désolée. Merci.
Julien Compan Est-ce que je peux juste expliquer un petit point technique juste avant ? Alors, bien sûr, vous êtes conscients que l'événement aujourd'hui est soutenu par l'État, par la Préfecture, par la Miviludes, qui est en lien avec le ministère de l'Intérieur. Donc franchement, ça fait vraiment du bien de voir que ce soutien existe. Parce que c'est vrai que pendant des années, on a eu des conférences ou des événements et on ne savait pas vraiment quel soutien pouvait être possible. Et là, on a vraiment l'accessibilité complète pour les personnes sourdes, donc c'est vraiment super. En fait, on a vécu ce qu'on appelle une forme d'audisme. C'est vraiment une discrimination des personnes sourdes. Et c'est pour ça que là, je trouve ça vraiment intéressant de voir qu'on suit la loi, finalement. Donc merci beaucoup.
Ensuite, pour le public, si jamais il y a des questions, n'essayez pas forcément de donner les noms, s'il vous plaît. Ce serait plus intéressant de rester anonyme le plus possible, si c'est possible, pour protéger les personnes. En plus, on a des personnes qui nous suivent en direct, à distance, donc si on peut protéger les identités des gens, ce serait bien.
Et je fais une toute petite sensibilisation à la culture sourde, si c'est possible. Il y a parfois des mots en français dont les signes n'existent pas en langue des signes. Donc on aura peut-être besoin d'explications un petit peu plus longues, peut-être de périphrases pour expliquer quelle est la signification de quel terme. Donc ne soyez pas surpris si on a besoin de réexpliquer quelque chose en langue des signes. Les interprètes pourront peut-être intervenir s'ils n'ont pas compris le signe que je suis en train de traduire. Par exemple, rien que pour dire secte, il y a trois ou quatre signes différents. Donc il y aura peut-être une petite adaptation entre langue des signes et français. Merci à tous.
Vled Tapas C'est ça, dépendant les dialectes régionaux, tout à fait. C'est une très bonne introduction, parce que ma première question - je ne le ferai pas pour toutes les questions, mais là - j'aimerais que chacun intervienne pour expliquer qu'est-ce que c'est pour vous votre définition de la vulnérabilité. Peut-être Julien, tu peux commencer comme tu as déjà débuté la réponse.
Julien Compan Ok. Pour moi, la définition du public vulnérable... Comme vous l'avez deviné, je vais plutôt parler de citoyens sourds, comme je représente les personnes sourdes. Un public sourd, les personnes sourdes ne sont pas forcément des personnes dites vulnérables. Elles ont une culture, elles ont une langue, elles échangent, elles se rencontrent. Mais en fait, c'est la société française qui donne des freins à cette communauté sourde. Par exemple, dans les services publics, il n'y a pas de langue des signes. Pour tout ce qui est rendez-vous psychologique, psychiatrique, il n'y a pas de psychologue qui signe. Il y en a peut-être deux ou trois en France. Il n'y a pas du tout d'accessibilité pour ce genre de rendez-vous médicaux. C'est ça qui crée une communauté sourde qui est complètement isolée, finalement.
Mais les sourds entre eux ne sont pas isolés. Et depuis deux ans, la Miviludes est devenue accessible, par exemple. Seulement depuis deux ans, mais ça existe aujourd'hui. Alors que les premières lois sur l'accessibilité existent depuis 2002, en fait. Et là, ça fait seulement deux ans que la Miviludes se rend accessible pour recueillir les différents témoignages des personnes sourdes. Donc c'est dommage d'avoir attendu vingt ans, voire plus de vingt ans pour ça.
Vled Tapas Merci. Cécile Perret, s'il vous plaît ?
Cécile Perret Moi, je reprendrai ce que disait le précédent orateur. C'est ce moment où on est en difficulté, où on se sent isolé. Au niveau de l'éducation nationale, ce que j'ai vu, ce sont des élèves, des jeunes, des enfants, qui pouvaient être élevés dans des familles qui étaient déjà impliqués dans des dérives sectaires, ou qui se retrouvaient dans un moment de vulnérabilité, en échec scolaire, en échec amical, en échec amoureux, et qui pouvaient être attirés par quelque chose qui allait leur donner un idéal, quelque chose qui allait leur permettre de retrouver du sens, un état de bien-être.
Ce que je vois aujourd'hui avec les personnes que j'accompagne, c'est aussi les difficultés qu'ils rencontrent dans des parcours médicaux qui sont complexes pour avoir des diagnostics, etc., et qui sont dans les difficultés. On voit se développer plein de groupes Facebook de soutien, où chacun va partager ses difficultés pour son enfant à avoir le soutien scolaire attendu pour soi. Quand on regarde les chiffres qui sont donnés pour l'autisme, on dit qu'il y a plus de 90% de personnes ayant un trouble du spectre de l'autisme qui seraient sans emploi. On sent bien qu'il y a cette difficulté-là et qu'il y a cette vulnérabilité et qu'on peut justement avoir besoin d'un soutien qui vient plus facilement que celui qu'on devrait avoir naturellement avec un accompagnement médical.
Vled Tapas Dans la continuité, je pense que tu t'inscriras parfaitement, Jérémy.
Jérémy Bride Effectivement, pour compléter peut-être, c'est vrai que la vulnérabilité, à mon sens, c'est vraiment à différencier de ce qu'on pourrait concevoir comme étant une faiblesse. Ça n'a strictement rien à voir. Ça a été nommé tout à l'heure. En fait, on est tous potentiellement manipulables et on est tous potentiellement dans un état de vulnérabilité. Pas à tout moment de notre vie, à certains instants, dans certaines épreuves, à certaines situations, dirais-je.
Et ce qu'il faut concevoir dans cette notion de vulnérabilité, on en parlera tout à l'heure, c'est que c'est la porte d'entrée dans beaucoup de groupes adhérents sectaires et ou thérapeutiques, c'est-à-dire le fait d'utiliser la souffrance de la personne, la souffrance du patient, de celui qui endure, de celui qui souffre, pour parler de ma spécificité, dirais-je, à l'hôpital, de cette personne qui, peut-être, a vécu quelque chose qui a littéralement ébranlé, détruit tous ses repères, qui le met dans une situation extraordinaire et heureusement, parce ce n'est pas tous les jours qu'on vit de tels événements, et pour autant, de cette souffrance, certains gourous, certaines gourelles, pourraient justement vouloir utiliser cette porte d'entrée, malheureusement. Donc la première des choses, c'est vraiment différencier, à mon sens, vulnérabilité et faiblesse.
Ce n'est pas parce que vous êtes dans un état de vulnérabilité que vous êtes faible, ça n'a strictement rien à voir.
Vled Tapas Tu tenais à parler du PTSD également, pour justement tout ce qui concerne ces thématiques-là, avant que Lydia, tu poursuives sur la vulnérabilité, est-ce que tu veux profiter de ce moment-là ?
Jérémy Bride En fait, dans ma pratique hospitalière, la cellule d'urgence médico-psychologique, elle est déclenchée dès lors qu'il y a, comme je l'ai nommé, des situations sanitaires exceptionnelles. Mais ce n'est pas tout. C'est à dire que nous allons assurer, au pôle d'urgence, ce qu'on appelle les consultations spécialisées de psychotraumatologie. La psychotraumatologie, c'est extrêmement large parce que ça va, dirais-je, de l'accident de voie publique jusqu'aux actes de torture, de barbarie, en passant par les trajets migratoires, tentatives d'homicide, mais également, je l'ai dit tout à l'heure, les violences conjugales, sexuelles et sexistes. Toutes ces choses-ci vont générer ce qu'on appellera des événements potentiellement traumatiques et généreront, c'est une des caractéristiques de l'événement traumatique, une effraction dans l'esprit, dans le psychisme de la personne. Il y aura un avant et un après. Et surtout, il va y avoir énormément de ressources nécessaires pour s'adapter, si tant est que ce soit toujours possible, à cette situation-ci. De fait, ce que tu nommes le PTSD ou le trouble de stress post-traumatique, c'est une des conséquences à long terme. Je ne vais pas rentrer dans les détails parce que sinon, il va falloir deux jours pour expliquer toutes ces modalités. Mais en somme, dès lors que vous avez eu à faire face à un événement potentiellement traumatique, il y a une certaine symptomatologie que je développerai peut être tout à l'heure, si tu le souhaites, qui va être extrêmement handicapante, qui va renforcer, qui plus est, cette vulnérabilité qui va renforcer malheureusement cette porte d'accès aux dérives sectaires et/ou thérapeutiques. Ces différents symptômes peuvent se chroniciser, accompagné d'autres symptômes.
On parlait tout à l'heure avec Monsieur Hassan de ce fonctionnement préfrontal, de cette plasticité cérébrale. Malheureusement, ce trouble de stress post-traumatique va aussi avoir des effets sur ce fonctionnement cognitif, plus spécifiquement au niveau de ce qu'on appellera les fonctions exécutives, c'est à dire ce qui nous permet, je fais un gros raccourci, d'être adapté face au monde et d'interagir avec lui en bonne situation. Ça va être la planification, la gestion des conséquences, l'anticipation des risques, l'inhibition, tout ce qui s'en suit. Malheureusement, l'événement traumatique va avoir un effet sur cette partie-ci et va générer un hypofonctionnement et il va y avoir un hyperfonctionnement d'autres modalités, notamment ce qui est en lien avec la gestion des émotions et la gestion de la peur. Pour terminer juste sur cette modalité de TSPT, de troubles de stress post-traumatique, c'est ce qui va se passer au bout d'un mois de ces symptômes spécifiques dont je parlerai tout à l'heure et qui peut se chroniciser, malheureusement, des mois, voire des années par la suite.
Vled Tapas Petit message qu'on va rajouter, qui est très très important parce que si énormément de personnes ont recours à des thérapeutes alternatives ou à des coachs ou à des personnes qui ne sont pas compétentes sur ces questions là, parce qu'on rappelle que c'est quand même des années et des années d'études. Psychologue c'est 5 ans d'études plus le clinique, psychiatre c'est 10 ans, basiquement, c'est niveau docteur et psychothérapeute c'est plus ou moins les deux, ça ce sont les 3 titres qui sont protégés. Tous les autres ne le sont pas. Moi, demain, si j'ai envie, je me fais une plaque avec écrit dessus, psychopraticien et comme le public n'est pas au courant, il ne verra pas la différence, il viendra me voir en pensant que je suis compétent. Je ne le serais pas.
Donc c'est très très important, on ne va pas voir un psy parce qu'on est fou, on ne va pas voir un psy parce que parce qu'on est complètement éclaté du bulbe, non non non, on va voir un psy parce qu'il y a des besoins. Et même pas forcément, on peut aussi voir un psy pour planifier son futur, on peut voir un psy pour réfléchir à la suite de sa vie on peut voir un psy pour plein de raisons c'est pas parce qu'on est fou. Message très très important à faire passer parce que, hélas, le cliché du psy pour les fous est encore très très présent.
Jérémy Bride Juste je rebondis très rapidement dessus les soignants, les primo-intervenants ont aussi cet intérêt, peut-être même ce besoin parfois d'aller consulter des psychologues, il y a une grosse barrière, il y a un grand frein chez les soignants de pouvoir aller voir un psychologue ou un psychiatre. C'était juste pour compléter ton propos, je pense que même pour eux c'est très très important également.
Vled Tapas Super, Lydia ?
Lydia Hadjara Alors moi je dirais que la vulnérabilité… j'en perds mes mots. Est-ce que les personnes mineures sont bien sorties déjà ? Merci. Ça peut être très particulier parce qu'il y a des gens qui sont très bien qui vont bien, moi j'ai vu des gens, j'ai conversé avec des gens qui se posent encore la question aujourd'hui, mais comme dans ma tête ça allait pas trop mal et j'ai quand même été intéressée à voir ce truc avec cet effet de masse, cette envie d'appartenir à quelque chose en particulier d'avoir un but concret donc vraiment j'ai trouvé moi dans mon expérience que dans l'esprit des gens la vulnérabilité est associée à quelque chose d'une faiblesse ce que tu disais tout à l'heure, mais alors pas du tout, je me rends compte que pas du tout, donc je fais court parce que tout a été résumé, donc voilà, tu peux faire la suite.
Vled Tapas Non et puis il y a quelque chose sur lequel on peut insister, qui a été dit par Steven Hassan auparavant mais qu'on va répéter, c'est que maintenant l'isolement n'est plus une condition sine qua none des sectes et tu l'as vécu.
Lydia Hadjara Et pas que maintenant, moi j'ai vécu dans un mouvement où j'avais une vie tout à fait normale j'allais à l'école, au lycée, au collège, j'avais du sport, et que les raëliens je les voyais ponctuellement, mais tout était dirigé à la maison par ça, par le prisme de Raël par nos objectifs de sauver cette humanité et j'ai été conditionnée à devenir une de ses épouses pour faire ça.
Mais on avait une vie complètement lambda alors que dans la tête des gens les sectes c'est quelque chose de fermé tout ça, non je l'ai vécu, donc non pas du tout et c'était trop beau dans le sens où moi ce qui me paraît un petit peu fou et le point commun que je fais entre tout ça c'est que tout est trop beau trop vite tu vois ce que je veux dire ? Tout est trop beau trop vite et quand c'est tout trop beau trop vite n'y allez pas.
Vled Tapas Tu as parlé dans plusieurs de tes interventions, notamment celle de deux heures...
Lydia Hadjara Legend ? [ndlr : chaîne youtube]
Vled Tapas Un instant, Julien va intervenir de manière courte
Julien Compan Juste pour le signe de Raël, les raëliens, est-ce que tu peux nous expliquer ce que c'est ? très rapidement s'il te plaît
Lydia Hadjara Bien sûr, alors le mouvement raëlien c'est une secte qui a été fondée il y a 50 ans cette année par un français qui s'appelle Claude Vorilhon, le but de cette secte c'est d'accueillir les Elohim qui sont nos créateurs ce sont des extraterrestres qui vivent sur une autre planète et qui ont 25 000 ans d'avance sur nous. Je ne parle pas trop vite ? Ok et ça c'est le but concret de créer une ambassade pour que nos créateurs viennent sur Terre, je la fais courte, et puis ils ont une idéologie de vie qui est d'être dans l'amour constant, dans la non-violence, dans le respect de chacun, dans la liberté et dans l'amour des différences ce qui est à la fois sain si c'est vraiment ça.
Sauf qu'il y a dans ce mouvement là une partie qui concerne la pédophilie puisque moi on a commencé à abuser de moi très très jeune parce qu'on ouvre une sexualité aux mineurs très tôt parce que c'est bon d'avoir conscience de son corps et de donner son corps puisque Raël lui-même, je fais attention à mes mots parce que j'ai plein de procès derrière la tête, a des tendances un petit peu pédophiles. Moi dans mon expérience tout tourne autour de la sexualité bien évidemment pas très sain mais dans l'apparence c'est magnifique.
Moi je vous assure que vous passez 4 jours avec les Raëliens vous ne partez pas, d'où je dis quand c'est trop beau voilà, faut pas y aller. Est-ce que j'ai fait le bon résumé ? C'est ok ? super, merci beaucoup.
Vled Tapas Alors n'hésitez pas dans le public à lever la main on pourra pas interroger mais si il y a un moment quelque chose que vous ne comprenez pas, un concept que vous ne comprenez pas, juste levez la main, on saura qu'il faut qu'on revienne sur quelque chose. Alors je vous propose de passer à la deuxième partie qui va concerner cette fois-ci l'isolement parce que le handicap isole j'ai parlé tout à l'heure du groupe des gugusses qui viennent par deux à la porte et qui eux savent très très bien que les personnes vulnérables sont isolées.
Ils vont voir les jeunes mamans parce que tu l'as très très bien dit, un moment de vulnérabilité ce n'est pas forcément un moment négatif dans la vie. Quand on vient d'accoucher, on est vulnérable. On est vulnérable à plein de choses. Ils vont dans les groupes de personnes addicts en rémission, ils ont du contenu en langue des signes et en braille, c'est redoutable. Qu'est-ce que vous avez à dire justement sur l'isolement, Cécile peut-être tu auras des choses à dire là-dessus ?
Cécile Perret Je reprends ce que tu dis sur l'isolement et ce que je disais tout à l'heure sur les groupes qui se font sur Facebook etc. J'ai fait cette semaine un événement sur l'emploi des seniors de plus de 50 ans et j'ai reçu un message d'une personne que je connais bien qui je pense n'a pas de volonté négative et qui me dit « Je ne pourrais pas être à cet événement mais par contre je sais que tu t'occupes de personnes en situation de handicap, et je suis devenue il n'y a pas très longtemps gestionnaire en patrimoine, et tu sais on recrute des gestionnaires en patrimoine il n'y a pas besoin de savoir quelque chose on leur fait une formation de 3-4 jours et ils sont formés.» et là je me suis dit mais comment, parce qu'on sait que l'emploi des seniors, l'emploi des personnes en situation de handicap est complexe, on vient me proposer un truc aussi bizarre.
En fait on se rend compte que l'isolement ça peut être effectivement toutes ces difficultés à trouver de l'emploi dans le milieu du handicap. À partir du moment où vous affichez une reconnaissance de qualité de travailleur handicapé RQTH sur votre CV il y a de grandes chances que votre celui-ci soit mis sur le mauvais côté de la pile et donc cette vulnérabilité elle est là, cet isolement il est là : j'ai du mal à trouver un emploi et on va venir me proposer quelque chose, un accompagnement, un coaching qui va me permettre de retrouver confiance en moi et d'être meilleur, un emploi où de manière très magique en quelques jours je deviens un expert et où l'objectif ça va être de recruter d'autres futurs experts. On a vraiment des stratégies très particulières et qui font qu' au départ on rentre avec l'idée de, comme tu disais tout à l'heure, quelque chose de très beau très vite avec des gens qui n'ont pas du tout l'impression de rentrer dans quelque chose de sectaire et qui n'ont pas du tout l'envie d'être quelqu'un qui va attirer d'autres personnes dans le sectaire mais qui finalement alimentent un fonctionnement.
Vled Tapas Ça on pourra le développer dans la troisième partie sur la reprise de pouvoir parce que justement c'est un des gros leviers. Tu voulais faire relais ?
Jérémy Bride C'est vrai que la notion d'isolement elle va être en conséquence dirais-je de cet événement traumatique que les gens ont vécu. Alors je l'ai nommé je viens de Nice, malheureusement à Nice nous avons eu différents événements importants d'un point de vue traumatique, je pense notamment aux attentats et pour la petite histoire malheureusement lorsque l'attentat du 14 juillet s'est produit très très rapidement après il y a eu deux groupes à dérive sectaire très spécifiques qui sont venus au niveau des urgences près de ce qu'on appelle un poste d'urgence médico-psychologique, un PUMP. C'est l'endroit où on va recevoir les impliqués, les victimes directes, indirectes de cet événement. Il y avait un premier groupe qui était au niveau du terminal du tram qui permet d'arriver à l'hôpital et qui ne ne dérangeait personne finalement, ils étaient positionnés avec leurs petits chevalets et ils attendaient tout simplement qu'on vienne leur parler et de fait dès lors que la discussion s'engageait, ils pouvaient surfer sur la vulnérabilité et la souffrance de ces personnes parce qu’ils savaient pertinemment que les gens qui venaient à l'hôpital à ce moment là n'allaient pas bien, et le deuxième groupe à dérive sectaire distribuait justement des petits livres avec le début qui était parfaitement cliniquement parlant presque irréprochable, « vous venez de subir un événement traumatique qui se caractérise par une effraction du psychisme, qui se caractérise par symptomatologie » et puis juste après le narratif du groupe à dérive sectaire était juste les pages suivantes malheureusement.
En fait pour parler d'isolement il faut concevoir ce qu'un événement traumatique peut faire généralement. Il se caractérise par trois grands symptômes très particuliers sachant qu'un événement potentiellement traumatique, il peut être ce qu'on appelle un traumatisme simple, un accident de voie publique par exemple, début et fin nets, ou ce qu'on appellera des traumatismes complexes, et là on parlera d'événements qui sont répétés sur une durée importante avec des agents extérieurs violents, et là on parlera des violences conjugales, on parlera des violences sexuelles par exemple.
Ces trois symptômes très spécifiques parmi les autres, le premier c'est ce qu'on appelle l'hypervigilance. L'hypervigilance c'est une vigilance qui malheureusement est au delà de ce qu'il faudrait être adapté, c'est à dire que la personne, parce qu'elle a vécu je dis n'importe quoi, une attaque à main armée par exemple, et bien dès lors qu'elle va rentrer dans cette grande salle là, au lieu de se poser tout simplement et de regarder la scène elle a déjà repéré les sorties de secours qui sont juste là bas, elle a checké les personnes qui sont derrière, surtout vous là bas au fond je sais pas pourquoi mais je vous apprécie pas vous donc je vais me retourner régulièrement et il y a cette modalité où ça va occuper l'esprit très très fortement. Le deuxième c'est l'évitement, c'est à dire l'incapacité à se confronter à ce qui peut rappeler l'événement traumatique. Et le troisième ce sont les flashbacks, les reviviscences et donc de fait, avec tout ça être dehors c'est vraiment un enfer, c'est très compliqué donc le seul endroit qui est sécurisé pour moi, c'est chez moi, et chez moi des tiers qui objectivent ce que je peux lire sur internet il y en a pas beaucoup, et chez moi j'y suis tout le temps donc c'est pas difficile de me trouver finalement, et puis chez moi en plus malheureusement je vais renforcer cette crainte cette peur et donc je suis d'autant plus disponible malheureusement.
Vled Tapas Alors toi Lydia tu as vécu une situation particulière concernant l'isolement parce que tu es née dans la secte, ce qui est tout de même une situation assez inédite par rapport à énormément de personnes qui sont faites embrigadées par la suite, est-ce que tu peux en parler un petit peu de cette situation d'isolement très particulière ?
Lydia Hadjara Alors, c'est vrai qu'à la différence de certains autres, moi je l'ai pas choisi, donc quand même faut prendre la chose d'une manière différente, c'est comme si j'avais été élevée dans n'importe quelle religion connue, actée et acceptée. Le truc c'est que du moment où moi j'ai été élevée en me disant qu'on était le peuple élu, le peuple qui va sauver l'humanité et qui va recevoir ces extraterrestres, j'étais dans la société imbue de ma personne. Moi, partout où j'allais, j'avais la vérité et je faisais la star. C'est fou ce que je dis, mais c'est ma réalité parce qu'en fait le fait que ça est commencé très tôt et que ce soit ma vérité et que j'ai encore moins de moyens de comparaison, j'ai vécu pour ça, et quand effectivement j'étais à l'école et que je faisais des choses qui étaient innommables, parce que justement cette ouverture à la sexualité, j'ai pratiqué des choses au collège, donc j'étais la fille facile du collège, mais c'était moi qui avais raison.
Je pense que le fait d'avoir un accès à la vie lambda normale, je trouve que moi dans mon cas, ça a accentué le fait que je me sente encore plus isolée. Tu vois ce que je veux dire ? Ça a vraiment accentué, et c'est en ça où le mouvement raëlien, et je parle que de ça parce que c'est ce que je connais, est fort parce que ce sentiment de liberté qu'on te donne, le fait qu'on te dise, t'es libre tu choisis, tu peux dire non et tu as le droit de dire non, c'est encore pire. Est-ce que, vous voyez je dis pas que le reste c'est pas pire, c’est peut-être maladroit, je m'en excuse, mais je trouve que pour moi, ça a accentué cet isolement.
Vled Tapas C'est normal de parler de sa situation, c'est aussi pour ça qu'on vous invite. Julien, évidemment, tu as des choses à dire sur la question.
Julien Compan Oui. L'isolement social a souvent plusieurs motifs, plusieurs motivations. Nous, ça peut être parfois l'enseignement. C'est vrai qu'en France, on doit apprendre le français. On est vraiment très, très attachés au français. Sauf que les enfants sourds n'ont pas forcément un accès correct à la langue française. Donc déjà ça, et à la langue des signes aussi. Donc déjà ça, ça crée un isolement social. En termes d'identité sourde, c'est parfois compliqué de comprendre quelle est notre identité et de savoir quelle langue utiliser. C'est difficile aussi de se faire des amis du fait de cette identité qui n'est pas claire. Et en plus, on est dans une minorité, ce qu'on appelle une forme de communauté aussi. Donc il y a aussi ce rejet-là du fait d'être dans une minorité. Donc c'est très, très facile pour les sectes d'aller voir les personnes sourdes et de les embrigader facilement dans les sectes.
Et quelque chose qui nous manque aussi, c'est l'accessibilité à l'information. Comme je vous l'expliquais au début, dans les services publics, il y a très peu d'accessibilité. Donc l'information qui tourne dans la communauté sourde va rester dans la communauté sourde, mais ce n'est pas forcément la bonne. Par exemple, dans les années 1980-1990, il y a eu beaucoup de publicités sur le sida. Il y a eu beaucoup de campagnes d'information sur le sida. Et en fait, il n'y avait pas du tout d'accessibilité à cette campagne d'information en langue des signes pour les sourds. Du coup, beaucoup de sourds sont décédés du sida par ce manque d'informations parce qu'on ne savait pas d'où venait le sida et de quoi ça venait. Et on pensait que ça venait du soleil et que ça s'attrapait. En fait, on avait des plaques rouges qui s'attrapaient par le soleil. Une autre mésinformation qu'on avait, c'est que quand on avait le résultat qui était positif au sida, les sourds voyaient positif et étaient contents. Ils ne comprenaient pas que c'était quelque chose de négatif. Et ça s'est resté très longtemps dans l'imaginaire collectif des personnes sourdes.
Et c'est vrai que les personnes sourdes ne se rendent pas compte que les sectes peuvent agir comme ça en informant avec leurs propres informations à elles. Et du coup, les sectes peuvent intervenir via le spiritualisme ou par d'autres biais pour embrigader les personnes sourdes. Par exemple, le fait de ne pas manger certains aliments. Quand il y a des événements nouveaux, par exemple, où on parle de nouvelles économies, d'argent, donc le système de vente multiniveaux. Et on a aussi les coachs qui apparaissent. J'espère que la journée d'aujourd'hui va permettre à chacun de prendre conscience que les sectes peuvent prendre différentes formes. Ça peut prendre une forme spirituelle, une forme de marketing, et que les dérives sectaires concernent énormément de choses.
Vled Tapas Voilà. Voilà, les commerces pyramidaux, les coachs de vie, qui très très souvent, même sans le dire et même en prétendant le contraire, prennent la place des psychologues, des psychiatres, en tout cas de toutes les personnes qui sont expertes de la santé mentale, ce qui, on le répète, demande beaucoup de temps d'études. La santé mentale, c'est un domaine très très complexe duquel on ne sait pas tout.
Prétendre qu'une formation peut donner une expertise suffisante pour se prendre en charge d'une telle problématique, c'est grave. C'est juste grave. Je vous propose de passer à la troisième partie, où justement, Cécile, tu vas pouvoir développer ton propos précédent sur la prise de pouvoir, sur le fait que, justement, on peut avoir une illusion de prise de pouvoir lorsqu'on intègre certains mouvements ou dérives proches des problématiques sectaires.
Cécile Perret Je commencerais en disant aussi qu'on s'aperçoit que les nouveaux gourous, les nouvelles gourelles se nourrissent aussi des informations qu'on donne. En ce moment, je vois passer un certain nombre de coachs, accompagnants, qui utilisent les neurosciences quantiques pour expliquer que la méthode qu'ils vont donner aux personnes qui vont venir suivre leur formation, qui vont venir suivre leur coaching, vont pouvoir effectivement devenir beaucoup plus performants, avoir plus d'empuissancement. On voit passer des histoires de féminin sacré.
Tout ça vient dire, tous ces phénomènes viennent dire, grâce à moi, tu vas être meilleur.
Vled Tapas Petite parenthèse sur le féminin sacré qui est notamment représenté par le tantra, qui est reconnu un peu partout dans le monde comme une dérive sectaire à caractère sexuel, sous couvert de reprises de pouvoir de sa féminité, de son corps, de sa sexualité.
Et ça, encore une fois, on le rappelle, il existe des sexologues. Ce sont des personnes qui sont spécialisées là-dedans, qui ont étudié le sujet. Donc, c'est important de le dire.
Cécile Perret Donc, finalement, l'objectif de toutes ces personnes qui, des fois, ne se savent même pas eux-mêmes des gourous ou des gourelles, c'est de dire, grâce à ma méthode, tu vas devenir beaucoup plus fort, tu vas reprendre le pouvoir, tu vas aller mieux dans ta vie. Et le pire, c'est que si jamais tu n'y arrives pas, c'est de ta faute. C'est que tu n'as pas bien appliqué la méthode. Ou alors, c'est que tu dois refaire un stage avec moi.
Moi, je vois beaucoup de choses se développer autour de l'autisme et du TDAH, du trouble du déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité en ce moment, où on a des personnes concernées qui deviennent tout à coup des influenceurs et qui viennent proposer des méthodes pour ne plus avoir ces difficultés d'hyperactivité, de perte d'attention. On a vu, il y a six mois, apparaître le traitement par le safran du TDAH. Et alors, on vantait les mérites du safran partout. Là, aujourd'hui, on voit apparaître l'effet du jeûne comme quelque chose de positif sur le trouble du déficit de l'attention. Enfin, on a des méthodes magiques. Et si jamais ça ne fonctionne pas sur toi, c'est que tu n'as pas bien fait correctement.
Vled Tapas C'est terrible. Lydia, est-ce que tu as des choses à ajouter sur ce qu'on a dit avant ?
Lydia Hadjara Pour faire un lien avec ce que tu disais, j'ai, moi dans mon expérience, compris et remarqué que la culpabilité est quelque chose de primordial, quel que soit le milieu sectaire dans lequel on évolue. C'est toujours de votre faute et c'est toujours à vous de vous remettre en question constamment. Et moi, c'est ce que j'ai fait toute ma vie, et même aujourd'hui, parce qu'il faut découdre. Se remettre en question, est-ce que ce que je pense, c'est moi ? Est-ce que ce que je pense, c'est vrai ? Et ça, c'est vraiment un point commun que j'ai remarqué. Et ça n'engage que moi, cette culpabilité qu'on vous fait ressentir sur le fait de ne pas bien agir. Voilà, c'est tout ce que je rajouterais.
Vled Tapas Julien, sur cette illusion de prise de pouvoir, notamment dans la communauté sourde, où ça peut se traduire par le fait de retrouver un pouvoir à l'emploi, par exemple. Est-ce que tu as autre chose à ajouter par rapport à ça ?
Julien Compan Alors, bien sûr, pour les citoyens sourds, en tout cas, c'est très compliqué de trouver un travail. Alors qu'un sourd peut tout faire, sa seule difficulté, c'est d'entendre. Et malgré tout, ça reste compliqué. Et en fait, il y a des chiffres. On dit que 12 % des personnes en situation de handicap ont des difficultés à trouver un travail. Et c'est 30 % pour la communauté sourde. Donc là, on est à plus du double. Donc les difficultés pour trouver un emploi sont vraiment compliquées.
Et de ce fait, les personnes sourdes ont besoin de vivre, ont besoin d'un salaire, ont besoin d'être valorisées également. Donc parfois, elles se tournent vers des systèmes comme les systèmes de vente multiniveaux dont je parlais tout à l'heure. Et le fait de participer à ce système donne l'impression de pouvoir, alors qu'en soi, c'est un faux système. On a l'impression d'être embauché, alors qu'en fait, on doit payer au départ pour pouvoir commencer l'activité. Il y en a beaucoup qui se lancent dans ces choses, alors qu'en fait, quand on est à la base de la pyramide, on ne gagne pas grand-chose. Donc ce n'est pas du tout quelque chose de professionnel, mais ça peut en donner l'illusion.
Et il y a également aussi maintenant beaucoup les coachs qui fleurissent un peu partout. Et les coachs, on est d'accord qu'ils sont uniquement reconnus par l'État français dans le domaine sportif, en tant que coach sportif. Uniquement, point. Donc on voit des coachs de vie, on voit des coachs en développement personnel, toute une flopée de coachs, comme tu disais tout à l'heure, qui peuvent remplacer parfois des psychologues, des psychiatres. Et c'est vrai qu'on peut être complètement perdu, parce qu'en fait, qu'est-ce qui est illégal ? Qu'est-ce qui ne l'est pas ? C'est pas facile de s'y retrouver. Et il n'y a pas en France d'interdiction de coach de vie, etc.
Donc en fait, ce sont des systèmes complémentaires qui ne sont pas protégés par la loi. Et dans la communauté sourde, de plus en plus de gens, en fait, participent à ce genre de système, ou font confiance à ces personnes. Oui. Et c'est aussi, tout ça, une histoire d'économie, d'argent, en fait. Et c'est vrai que les sourds qui sont au chômage, pour beaucoup, ont aussi des allocations, comme l’AAH, la PCH, la majoration pour la vie autonome, etc. Ils peuvent parfois arriver à 1500 euros par mois, ce qui est quand même quelque chose de beau, on va dire. C'est vrai qu'en ce sens-là, la société et l'État font un effort. Mais du coup, pour certains, c'est un marché qui est très intéressant, puisqu'il y a un peu d'argent, et donc c'est intéressant de s'intéresser, d'aller vers cette communauté. Donc on arrive à du marketing, à de la vente multiniveaux, sans que ce soit certifié par l'État, et sans que la loi ne l'interdise non plus, donc c'est dommage.
Vled Tapas Très rapidement, Lydia, Cécile, Jéremie, parce qu'après, on passe aux questions.
Lydia Hadjara Moi, par rapport au coach, alors effectivement, je suis du même avis avec vous, mais je pense qu'il faut aussi qu'on fasse attention à nous. Moi, je vois, qui suis en ce moment médiatisée, le nombre de gens qui s'identifient, qui m'écrivent et qui me disent Lydia, donne-moi un conseil. Jamais. Jamais. Il faut vraiment que nous, dans notre propre démarche, telle qu'elle est aujourd'hui, on ait ce positionnement-là et ce recul-là, pour ne pas tomber aussi, nous, là-dedans. Ça peut paraître stupide, ce que je dis, mais réellement, ça peut très vite arriver.
Moi, je répète tout le temps aux gens, tout le monde est capable de faire ce que je fais, et vulgairement, tout le monde fait pipi, tout le monde fait caca. Il n'y a personne qui est au-dessus de vous. Moi, c'est ce que je dis aux gens, et je trouve que c'est important aussi que nous-mêmes, on se le dise.
Cécile Perret Moi, je voulais dire que j'ai fait une formation de coach parce qu'on me demandait d'avoir le titre de coach pour pouvoir intervenir pour accompagner des personnes dans les entreprises. Voilà.
J'ai enlevé quasiment tout ce qu'on m'a appris de ma pratique. Ce que je voulais dire aussi, c'est que la difficulté, là où on avance sur quelque chose qui est un peu intriguant et surprenant, c'est qu'on a de plus en plus de formations de ce type, coach, naturopathe, etc., etc., qui sont financées par France Travail, qui ont une certification au répertoire spécifique de France Compétences. Et là, on se dit qu'il y a quelque chose qui ne fonctionne pas, qui ne va pas.
Vled Tapas Jérémy, et on passe aux questions. Alors, les personnes qui veulent poser des questions, commencez déjà à vous placer par là-bas, s'il vous plaît.
Jérémy Bride C'est vrai que c'est frustrant parce que peu de temps pour voir tellement de choses finalement, mais c'est le jeu aussi. Juste sur cette notion de reprise de contrôle, moi, si il n'y avait qu'une seule chose à nommer, c'est peut-être, sur ma partie du psychotraumatisme, le fait que le psychotrauma implique une perte de sens.
C'est là l'une des modalités majeures de l'événement traumatique, c'est qu'il est hors sens. Hors sens parce que ça échappe à l'expérience humaine habituelle. Ça ne se passe pas tous les jours, et heureusement. Et hors sens parce qu'on ne comprend pas ce qui s'est passé. Ce n'est pas normal, ce qui s'est passé. Et dans ce hors sens, il y a cette vacuité, il y a cette place inoccupée, et le groupe à dérive sectaire va arriver clé en main, presque, dirais-je, en disant j'identifie chez toi ce problème-là, rassure-toi, si j'identifie chez toi ce problème, c'est que j'ai également la solution à t'y apporter et ça coûtera tant. Ah non, je ne l'ai pas dit ça. Mais en tout cas, j'ai la solution à t'y apporter. Donc c'est vraiment cette perte de sens
Et Tayeb, qui a beaucoup travaillé sur les théories du complot notamment, un auteur qui a beaucoup travaillé dessus, nous dit que, justement, c'est cette recherche de sens et cette recherche de maîtrise, c'est-à-dire par le savoir, c'était nommé tout à l'heure précédemment, j'ai la sensation de mieux maîtriser, mais il faut questionner ce savoir qui est justement à l'origine et qui est dispensé malheureusement dans des modalités parfois parfaitement désagréables.
Vled Tapas Merci beaucoup. Alors, si les personnes ont des questions très très brièvement, n'hésitez pas à venir. Oui, parfait. Alors, attention, question, pas remarque ou démonstration. Je ne veux pas de « C'est pas une question, plutôt une remarque ». Là, on doit gagner du temps. C'est parti.
Intervention du public 1
Bonjour. Donc, ma question, ce serait pour Lydia, pour madame Hadjara. Il y a énormément de personnes qui sont des survivants, des anciennes victimes qui... Alors, soit il va y avoir les personnes qui sont d'anciennes victimes, des survivants vont avoir souvent deux chemins. Soit ils vont, justement, à cause de cette vacuité, parfois, se retrouver à chercher un nouveau sens et être parfois une deuxième fois victime d'un deuxième groupe. Mais souvent, certaines personnes vont faire comme vous. Elles vont vouloir témoigner. Et chaque personne va ouvrir une chaîne YouTube, quelque chose, et en deux semaines, elles se retrouvent avec un procès. Parce que, justement, les groupes comme celui dont vous avez été la survivante sont très procéduriers avec des avocats et beaucoup d'argent pour les financer. Qu'est-ce que vous pourriez nous dire par rapport à votre vécu et par rapport à, du coup, ces épreuves que vous traversez sur un conseil que vous donneriez à des survivants qui souhaiteraient témoigner, mais tout en étant protégés ?
Lydia Hadjara Alors, déjà, il faut peser chaque mot que vous dites. C'est très important. Il y a une chose que j'aimerais dire aux gens qui aimeraient témoigner comme moi je le fais, c'est d'être alignés. C'est d'être ancrés dans ce que vous avez envie entre guillemets de défendre. Dans le sens où il faut effectivement, je ne vais pas dire il faut parce que je n'aime pas dire ça, vraiment s'armer à entendre des choses qui sont dures. Moi, tous les jours, on me dit que ce que j'ai cherché, je l'ai voulu, que j'ai une tête à faire Jacquie et Michel, que je suis une grosse pute et que j'aime les chiens. On est d'accord ? Excusez-moi, c'est vulgaire, mais c'est ma réalité. Je ne vais pas dire d'autres termes que ça. Il faut s'armer et il faut avoir conscience que tous ces procès, c'est juste pour nous faire taire.
Du moment où je ne risque rien, moi je ne risque rien si par exemple il y a trois raéliens qui veulent me tuer, ils me tueront ce n'est pas le souci. Mais je ne risque rien financièrement dans le sens où là, il m'a mis des procès, c'est juste pour me faire taire. Quand on a cette conscience-là et quand on n'a plus besoin de prouver quoi que ce soit, moi, que je gagne ou que je perde, je m'en fous. Ce que j'ai vécu, ça ne l'enlèvera pas. Il faut y aller, il faut vraiment se dissocier du regard des gens. C'est vraiment le seul conseil que je peux donner. Parce que l'être humain n'est pas tout le temps gentil. C'est une réalité, donc il faut être armé à ça. J'espère que j'ai fait court parce que ça pourrait être plus long.
Thomas C. Durand On va prendre deux questions à la suite.
Vled Tapas Encore deux questions, oui, tout à fait.
Intervention du public 2
Je voulais poser une question. C'est très intéressant qu'il y ait une personne sourde qui soit présente à la table ronde déjà. En fait, j'ai une amie qui donnait des cours de langue des signes à un public entendant. Dans le cadre du DCL, il y avait des vidéos. Dans ces vidéos, on ne savait pas qui avait créé les vidéos. Du coup, on voyait qu'il y avait des signes différents. Effectivement, il y a des régionalismes qui existent, bien sûr, mais il y a quand même une langue des signes nationale qu'on est censé enseigner en formation. Et durant ces vidéos, c'était vraiment des signes totalement différents. Quand elle a reçu son diplôme, au niveau B1, B2, je crois que c'était... Il y a les différents niveaux qui commencent de A1 jusqu'à B2, C1. Elle l'a eu, les entendants l'ont eu, mais finalement ne savaient pas communiquer puisqu'ils avaient eu un enseignement qui n'était pas... qui n'était pas national, en fait, qui n'était pas certifié.
Intervention du public 3
Je me mets là. En premier, je veux quand même vous dire que je suis très contente d'être là et d'être en live, et que ce ne soit pas un événement qui n'est pas visible, au contraire. C'est très intéressant et que vous me voyez ici et qu'on puisse me regarder en direct. Je suis vraiment très contente de cette journée. Pour moi, c'est quelque chose de très fort. C'est enfin, depuis le temps qu'on attendait, depuis le temps qu'on se sent frustrés, depuis le temps que certains peuvent déprimer, cette journée. Vraiment, je vous tire un grand coup de chapeau parce que c'est quelque chose d'énorme pour nous. Là, on parle de 1er congrès, donc j'espère qu'il y aura également une suite. Tout à l'heure, on a parlé du SIDA et on a parlé de moi, en fait, de Bruno Moncel. C'est moi, mon signe, c'est ça. Et je pense que c'est tombé sur moi. J'avais envie de m'investir, j'avais envie d'aider les gens. Quand j'étais jeune, j'étais beaucoup, beaucoup dans l'entraide et ce que je ne voyais pas, c'est que derrière, on pouvait parfois me planter des couteaux dans le dos et suite à différentes mésaventures, je me suis retrouvée malade, je me suis retrouvée pas bien et en fait, j'étais beaucoup attaquée, beaucoup critiquée et c'était quelque chose de répétitif qui m'arrivait. J'ai été vraiment blessée. Moi, je ne suis pas dans le jugement, je fais beaucoup attention aux autres. Pour moi, ce qui est important, c'est de regarder ce qu'on a dans le cœur, faire confiance aussi à ce qu'on a, à ce qu'on peut avoir dans le cerveau et en fait, je demandais juste qu'on m'écoute par rapport à ce que je menais pour la prévention et j'ai vécu en fait une forme de maltraitance. En fait, je ne demandais pas à ce qu'on m'écoute moi et qu'on me fasse confiance en tant que personne qui connaît la vérité ou pas. Je voulais vraiment aider les autres et ça, c'est vrai que je n'ai pas réussi à le faire comprendre aux autres. C'est pour ça que j'ai un peu été attaquée. C'est vrai que c'est compliqué. Je m'adresse au psychologue en fait parce que ma question c'est comment on fait pour essayer d'aider les autres tout en restant, tout en ne se positionnant pas en tant que personne sachante. Mais comment on fait juste quand on a envie d'aider les autres ?
Julien Compan Marie, tu veux poser une question? Marie a une question...
Vled Tapas Est-ce qu'éventuellement, on peut prendre une quatrième question et vraiment la dernière. Marie ? Alors, attendez. Monsieur était avant, madame. Après on répond.
Intervention du public 4
Alors, j'ai une question. Pas une remarque, pas un débat. J'ai une vraie question. Par rapport au fait que les personnes sourdes reçoivent des allocations. C'est vrai que, effectivement, les personnes sourdes ne peuvent pas travailler, donc vivent des allocations. Mais est-ce que le gouvernement du coup propose une sorte d'emprise du fait que les personnes sourdes vivent de ces allocations et sont presque dépendants de ces allocations ou pas ? Parce qu'en fait, comme Julien le disait tout à l'heure, on peut travailler, bien sûr, il n'y a pas de problème. Tout le monde peut travailler. Et dans d'autres pays, ils n'ont pas d'allocations comme on a ici. Donc, est-ce que le gouvernement exerce une sorte d'emprise ou non ?
Vled Tapas Bon, la dernière et puis après on fera un résumé.
Intervention du public 5
Je m'appelle Marie Bresson. Alors, moi j'ai une question sur le terme d'accessibilité puisqu'on voit des côtés positifs, des côtés un peu plus négatifs. Mais est-ce que l'accessibilité est dangereuse pour les sourds ou non ? Parce qu'en fait, finalement, dans les sectes, les sectes sont relativement accessibles, comme il était dit tout à l'heure, alors que les sourds, en fait, on est bloqué un peu de partout. Donc, est-ce que l'accessibilité est dangereuse ou non ? Parce qu'on a des droits auxquels on peut prétendre, mais qu'on n'a pas. Et finalement, ces sectes apparaissent un peu comme des sauveuses, finalement, en nous proposant une accessibilité complète. Donc oui, effectivement, on a des allocations comme l’AAH, la PCH, l'allocation par an, tout ça. Et en fait, ça provoque presque une situation encore pire, finalement, parce qu'on a des allocations et on est complètement bloqué. Donc, en fait, on a de l'argent et on ne peut pas l'utiliser ou on ne sait pas quoi en faire. Et peut-être que, je me disais, peut-être que le fait d'enlever ces allocations permettrait aux sourds de justement se bouger un peu plus et d'être moins sous l'emprise, facilement sous l'emprise d'une secte parce qu'ils sauraient quoi faire de leur argent.
Julien Compan Alors, j'essaie de me souvenir de la première question. C'était par rapport à l'enseignement, c'est ça, et le fait d'avoir un diplôme. Donc, pour vous répondre, je ne sais pas trop comment vous répondre en lien avec les sectes. J'avoue que je n'ai pas vraiment de réponse là tout de suite. Ensuite, pour la question de Bruno. Bruno a vraiment été un leader, vraiment un modèle dans la communauté sourde en termes de santé et en termes de sida. Lui-même ne l'a pas eu. Il n'avait pas du tout de bénéfice à faire ce qu'il a fait. C'était vraiment pour aider les autres et finalement, il n'y a pas eu du tout d'intérêt commercial. Donc, il faut faire attention à ça. C'est quand même une différence importante à faire, je trouve. Pour tout ce qui est allocation, ce sera intéressant d'avoir l'avis des collègues présents sur scène. Je me retire et je vous laisse la parole.
Vled Tapas Qu'est-ce que vous en pensez ?
Jérémy Bride Juste pour revenir juste sur la fin de la question. Effectivement, comment aider les autres par rapport à ça ? Juste pour répondre très, très, très rapidement. Je pense que pour aider les autres, il faut être capable de se protéger soi-même déjà, c'est à dire que livrer son témoignage, livrer ce qu'on a vécu, c'est aussi, et ça a été très bien nommé tout à l'heure, malheureusement, se mettre sur le devant de la scène, essuyer des critiques, essuyer des attaques. Et en plus de cela, d'un point de vue clinique, c'est parfois reparler de ce qu'on a vécu ou d'être questionné. Et ça peut symptomatologiquement parlant mettre en difficulté.
Attention à vous, n'hésitez pas justement à consulter, à être aidé et à dire stop par moment parce que là, je ne peux plus parler. C'est trop compliqué pour les aides. Travailler à l'hôpital. Voilà, moi, je suis dans le service public, donc par définition, il est extrêmement important que l'accessibilité soit partout. On a la chance d'avoir une UA2S, l'unité d'accueil de soins pour sourds au pôle d'urgence à Pasteur 2. Donc, je travaille très régulièrement avec des patients sourds qui subissent des psychotraumas ou pas. Pour moi, c'est nécessaire qu'il y ait justement cette accessibilité et que en plus, cliniquement parlant, je m'arrêterai là, c'est extrêmement intéressant. Je le dis pour mes collègues cliniciens, de travailler avec ces personnes ci parce qu'il y a un ressenti qui est tout à fait différent et très, très important à comprendre.
Vled Tapas Nous allons malheureusement devoir arrêter parce qu'on a dépassé le temps et qu'on va enchaîner sur la table suivante.
Comment s’immuniser ?
Prévention, biais cognitifs, éducation à l'esprit critique, etc.
Avec :
- Antonin Atger, doctorant en psychologie sociale et spécialisé en théories du complot ;
- Margot Brunet, journaliste scientifique, autrice de Naturopathie, l'imposture scientifique ;
- Régis Falque, doctorant en pédagogie de l'esprit critique ;
- Pascal Wagner-Egger, enseignant chercheur en psychologie sociale à l'université de Fribourg.
Animée par :
- Thomas C. Durand.
📌 Éditorial
Thomas C. Durand Personne n’est invulnérable. Personne n’est à l’abri d’accorder sa confiance à mauvais escient. Personne n’est imperméable aux influences. Parce que cela signifierait vivre en reclus, coupé du monde, dans une autarcie peu différente du retranchement sectaire. Nous sommes donc tous concernés par le phénomène et par les options que nous pouvons prendre pour nous défendre efficacement contre les discours vecteurs d’emprise.
La première chose à comprendre, c’est que la vulnérabilité n’est pas d’abord une propriété des personnes : elle réside dans les contextes. C’est l’environnement qui façonne nos zones de fragilité, souvent à notre insu.
Les facteurs de risque sont multiples. Ils incluent les formes ordinaires de dépendance — affective, économique, physique ou même géographique — qui peuvent resserrer l’horizon et réduire l’autonomie de pensée. L’autorité joue un rôle considérable : celle que l’on accorde spontanément à des figures charismatiques, expertes ou simplement proches. S’y ajoutent les loyautés familiales, parfois si puissantes qu’elles rendent impensable la remise en question d’un récit partagé. Les précarités sociales ou de santé peuvent aussi ouvrir la porte à des propositions séduisantes, surtout lorsqu’elles promettent compréhension, soulagement ou reconnaissance. Enfin, les expériences d’inégalités et d’injustices créent un terreau fertile pour les discours qui prétendent rendre du sens, désigner des responsables ou offrir une communauté où l’on se sent enfin considéré.
Dans ce tableau, il faut se méfier d’un piège classique : celui du stéréotype du gourou. On imagine volontiers une figure inquiétante, facilement identifiable, presque caricaturale. Cette image, en quelque sorte rassurante, nous donne l’impression que l’on verrait venir le danger. Mais elle est fausse. Tout comme un escroc ne peut pas faire carrière s’il ressemble trop clairement à un escroc, un manipulateur sectaire ne prospère que s’il sait inspirer confiance. Il maîtrise l’art de projeter une image soigneusement façonnée : bienveillance apparente, écoute inconditionnelle, valorisation permanente, disponibilité émotionnelle.
Pour se défendre intellectuellement, il faut commencer par admettre que l’on a besoin de faire attention, que nous traversons tous des périodes sensibles, de détresse, d’angoisse, d’abandon, où notre vigilance peut s’écrouler.
Ce que nous pouvons faire ici, c’est réfléchir ensemble sur les moyens que nous avons de rehausser nos défenses intellectuelles pour qu’elles tiennent bon le jour où nous en aurons besoin.
L’immunisation — si une telle chose est possible — est forcément un processus actif : cela implique de comprendre les mécanismes, repérer les signaux faibles, cultiver le doute méthodique, renforcer une forme de culture de l’épistémologie, c’est-à-dire des connaissances de base sur ce qui distingue une connaissance solide d’une belle histoire.
Pour nous éclairer sur ces questions, 4 invités vont partager leurs connaissances sur ce qui peut nous aider à ne pas nous faire manipuler.
💬 Prises de parole
Antonin Atger Je m’appelle Antonin Atger. Je suis doctorant en psychologie sociale, spécialisé dans l’étude des théories du complot. C’est un thème un peu différent de celui de l’emprise ou des sectes, mais il existe de nombreux points communs.
Notamment, ce que Thomas a évoqué : les conditions socio-économiques peuvent pousser quelqu’un à tomber sous emprise. Les inégalités économiques, le sentiment de déclassement, l’isolement sont également des facteurs qui favorisent l’adhésion au complotisme. De manière générale, on observe que sectes et complotisme sont souvent liés, même s’il s’agit de phénomènes distincts. Il est important d’en avoir conscience pour comprendre ces mécanismes.
J’étudie les théories du complot en psychologie sociale, en Angleterre.
Régis Falque Je viens de l’université de Namur, en Belgique. À l’origine, j’étais enseignant de français et de sciences économiques ; j’ai une double agrégation. J’ai ensuite effectué un détachement pédagogique pour réaliser une thèse en faculté d’économie.
Mon objectif est d’étudier la didactique de la pensée critique : comment enseigne-t-on la pensée critique ? Comment introduit-on cet objet à l’école ?
Vous aurez d’ailleurs l’occasion de découvrir ce soir un dispositif appelé L’Instant critique, sous forme de spectacle, sur cette scène en fin d’après-midi.
Margot Brunet Je m’appelle Margot Brunet. Je suis journaliste au mensuel Cerveau & Psycho. Je suis ici parce que j’ai publié il y a deux mois le livre Naturopathie, l’imposture scientifique.
Il s’agit d’une enquête sur les pratiques non conventionnelles en santé, dans laquelle j’essaie de comprendre comment ces pratiques sont devenues la première porte d’entrée vers les dérives sectaires, vers une nouvelle forme d’emprise. Celle-ci se caractérise par un paysage très éclaté, passant de plus en plus par les réseaux sociaux et s’appuyant fortement sur des discours marketing.
Pascal Wagner-Egger Bonjour. Je suis Pascal Wagner-Egger, enseignant-chercheur en psychologie sociale à l’université de Fribourg, en Suisse. Je travaille sur les croyances en général, et notamment sur les théories du complot.
La psychologie sociale peut nous aider à comprendre les dérives sectaires de deux manières : en étudiant comment se forment et se radicalisent les croyances, et en analysant les techniques de manipulation. Les sectes recourent à des techniques de manipulation du comportement que la psychologie sociale étudie depuis longtemps. Les connaître, comme connaître les biais cognitifs, permet de mieux s’en prémunir.
Régis Falque Lorsque l’on intervient auprès d’un public jeune, on dispose d’un avantage certain : ce sont des personnes qui n’ont pas encore adhéré durablement à des croyances ou à des idéologies sur un temps long. Elles ne subissent pas encore ce que l’on appelle l’escalade de l’engagement, ni cette association entre identité personnelle et croyance, qui rend parfois le désengagement plus difficile.
En revanche, il s’agit aussi de personnes en recherche identitaire, soumises à l’influence des pairs, de la famille, et bien sûr des enseignants.
La pensée critique est une compétence interdisciplinaire. À l’école, il n’est pas toujours évident de se coordonner pour déterminer qui enseigne quoi en matière d’esprit critique. Aujourd’hui, nous disposons néanmoins de repères plus clairs qu’auparavant. Je pense notamment aux travaux d’Elena Pasquinelli et de ses collaborateurs, ainsi qu’à ceux de Gérald Bronner, qui ont permis de poser des balises utiles pour l’enseignement de la pensée critique.
Dans la pratique scolaire, on peut enseigner certaines habiletés : reconnaître des arguments fallacieux, produire un argument, identifier un raisonnement logique. Ce sont des compétences évaluables. À l’inverse, il existe des dispositions plus difficiles à enseigner et à évaluer : l’ouverture d’esprit, l’humilité intellectuelle, la persévérance. Ces dimensions passent souvent par l’exemplarité et par l’imitation de l’enseignant.
Enfin, il faut aussi rappeler que l’enseignant dispose d’une autorité symbolique. Lorsqu’il transmet un contenu, l’élève lui accorde une confiance particulière. Cela implique une responsabilité : on ne peut pas dire n’importe quoi. C’est pour cette raison qu’il existe un cadre de neutralité éthique autour de la profession enseignante, qui peut parfois entrer en tension avec certaines valeurs ou idéologies familiales.
S’adresser aux jeunes présente un avantage : ils ont souvent moins de préjugés, ce qui permet parfois de les accompagner plus efficacement.
C’est dans ce contexte que s’inscrit l’idée d’inoculation cognitive. Il s’agit de confronter les élèves à des formes affaiblies de discours complotistes ou idéologiques, afin de stimuler un « système immunitaire cognitif ». Lorsqu’ils rencontrent ensuite des formes plus élaborées de ces discours, ils disposent déjà d’un recul métacognitif1.
Ce recul correspond à la capacité à se voir penser, à repérer un signal d’alerte intérieur et à se dire : « Il y a quelque chose qui ne va pas ».
Margot Brunet Le champ de la santé présente une vulnérabilité particulière. D’une part, en raison de l’état de notre système de santé, marqué par des déserts médicaux et une pénurie de certains spécialistes, notamment en psychiatrie. Mais surtout parce que la santé concerne nécessairement des personnes en situation de vulnérabilité.
À mon sens, la vulnérabilité correspond au moment où l’on a le sentiment — qu’il soit fondé ou non — d’être dans une impasse. Face à la maladie, la première impasse est souvent la douleur. Or, la médecine ne dispose pas encore de réponses satisfaisantes pour toutes les formes de douleur, notamment dans certaines pathologies comme le cancer ou les neuropathies. C’est dans ces zones d’incertitude que les pratiques non conventionnelles en santé s’engouffrent, en suggérant que si la médecine n’a pas la réponse, celle-ci se trouverait du côté de l’irrationnel.
Je rapporte dans mon livre le témoignage d’une personne, aujourd’hui décédée, ayant reçu un diagnostic de cancer du sein à un peu plus de trente ans. Après une radiothérapie douloureuse et sans accompagnement suffisant de la prise en charge de la douleur, elle s’est tournée vers un magnétiseur qui lui promettait pouvoir, par téléphone, atténuer ses souffrances. Au départ, cela a semblé fonctionner, notamment en raison de l’effet placebo et de la reconnaissance accordée au pseudothérapeute.
Il y a donc parfois une impasse thérapeutique réelle ou perçue. Mais il existe aussi un déséquilibre structurel : le pseudothérapeute a toujours raison. Il n’est jamais confronté à l’échec. Un médecin peut être amené à dire à son patient : « Écoutez, on va tester cette possibilité thérapeutique. Peut-être que ça ne marchera pas. Il y a tant de pourcents de chance que ça marche, et donc tant de pourcents de chance que ça ne marche pas. Et si ça ne marche pas, on tentera autre chose. Peut-être qu’un jour je vous annoncerai une mauvaise nouvelle, simplement parce que l’état des connaissances est celui-là aujourd’hui. »
Un pseudo-thérapeute, lui, pourra toujours dire : « Si mon protocole ne marche pas, c’est parce que vous ne l’avez pas bien suivi », ou parce que votre héritage psychogénéalogique pose problème, ou parce que vous êtes trop dans le mental, ou parce que vous n’y croyez pas suffisamment.
Thomas C. Durand Quand un thérapeute vous dit que si ça ne marche pas, c’est votre faute, ça veut dire qu’il ne sert à rien. Littéralement. Puisque c’est vous qui faites le travail en y croyant. Donc il ne faut pas payer.
Margot Brunet Et paradoxalement, c’est souvent celui avec lequel le patient a le sentiment d’être le plus aidé, parce qu’il fournit un récit explicatif. Ça paraît mieux qu’un oncologue qui vous dit : « Je suis désolé, je n’ai plus rien à proposer », ou « Il faut subir une injection ».
Thomas C. Durand Le soin est un endroit très particulier où ces idées s’infiltrent. On est tous concernés. On va revenir sur les biais et sur ceux qui rendent plus vulnérable à l’emprise pseudo-thérapeutique ou spirituelle.
Pascal Wagner-Egger Les biais cognitifs constituent une bonne porte d’entrée, même s’ils ne suffisent pas à eux seuls à expliquer les croyances. Il y a bien sûr des dimensions sociales et politiques, mais il existe également une dimension intellectuelle, et les biais cognitifs relèvent de cette dimension.
Les biais cognitifs sont des raccourcis de pensée que nous avons toutes et tous. Ils montrent que tout le monde peut être sensible à certaines croyances ou idées. Ce qui est intéressant, c’est que nous pouvons tous les connaître et essayer d’y succomber moins souvent.
Un biais très classique est celui de la corrélation illusoire. C’est un biais qui alimente de nombreuses croyances. On peut facilement travailler dessus, car tout le monde en a déjà fait l’expérience.
Je prends souvent l’exemple suivant : qui, dans cette salle, connaît quelqu’un qui dit avoir du mal à dormir les nuits de pleine lune ? La plupart d’entre nous ont déjà entendu cela.
Ce biais consiste à remarquer les coïncidences qui vont dans le sens de notre croyance et à oublier toutes les fois où la croyance ne se vérifie pas. On se réveille une nuit, la lune est pleine, et on se dit qu’il y a un lien. On oublie toutes les nuits où l’on a bien dormi alors que la lune était pleine, ainsi que toutes les nuits où l’on a mal dormi sans pleine lune.
En santé, ce biais joue un rôle important. On est malade, on fait quelque chose, et parfois ça va mieux. On établit alors un lien entre l’action et la guérison, alors qu’il n’est pas démontré scientifiquement.
On retrouve le même mécanisme dans la croyance en la télépathie. Vous pensez à quelqu’un à qui vous n’aviez pas pensé depuis longtemps, et cette personne vous appelle quelques heures plus tard. Vous allez immédiatement penser à une transmission de pensée. En revanche, vous oubliez toutes les fois où vous avez pensé à cette personne sans qu’elle vous appelle, ainsi que toutes les fois où elle vous a appelé sans que vous ayez pensé à elle.
Antonin Atger Les contextes sociaux et culturels ont déjà été évoqués, mais je pense que c’est important d’y revenir. Je pense par exemple à une affaire très médiatisée l’année dernière : celle d’une femme, Anne, qui a déboursé 800 000 € en pensant être en relation avec Brad Pitt. Beaucoup de gens se sont moqués d’elle.
Cela peut sembler ridicule, et il est facile de se dire « moi, ça ne m’arrivera jamais ». Mais comme on l’a vu depuis le début de cette table ronde, cela peut arriver à tout le monde.
Quand on regarde de plus près cette situation, on se rend compte qu’elle sortait d’un divorce difficile. Il y avait donc une fragilité émotionnelle et familiale. Ce n’est pas Brad Pitt qui l’a contactée directement, mais une fausse mère de Brad Pitt, qui lui a parlé pendant des mois.
À cela s’ajoute un autre biais très important : le biais d’engagement. Elle n’a pas donné 800 000 € d’un coup. Elle a commencé par 500 €, puis 3 000 €, etc. Une fois que l’on est engagé dans une relation ou une démarche, il devient très difficile de s’en extraire, car cela impliquerait de reconnaître que l’on s’est trompé pendant longtemps.
Un point me semble essentiel au-delà de la connaissance des biais : c’est la modestie épistémique. Il s’agit de se dire que cela peut nous arriver à nous aussi. Est-ce que j’ai suffisamment de recul sur moi-même ? Est-ce que je suis capable de reconnaître que je peux tomber dans ce type de piège ?
Si l’on se contente de pointer du doigt les personnes qui tombent dans ces situations, sans reconnaître nos propres vulnérabilités, on passe à côté de l’essentiel. La métacognition — ce recul sur soi — est l’une des meilleures armes pour identifier le moment où l’on est en train de se faire manipuler. Reconnaître cela est souvent la première étape pour s’en sortir.
Thomas C. Durand Je reviens un instant sur l’idée « d’humilité épistémique ».
Par « épistémique », on désigne tout ce qui concerne la connaissance : ce que l’on croit savoir, la manière dont on construit ses croyances, et les limites de ce que l’on sait réellement.
J’aimerais maintenant que l’on fasse le lien entre les sujets que vous traitez — pensée critique, complotisme — et les dérives sectaires. De loin, on pourrait penser que cela n’a rien à voir, alors qu’en réalité, tout est lié.
Antonin Atger Effectivement, Pascal et moi étudions notamment le complotisme. Il existe des liens, même si complotisme et dérives sectaires ne sont pas strictement identiques. À mon sens, il n’existe pas de groupes véritablement « sectaires complotistes » au sens classique. En revanche, il existe des mouvements complotistes et des figures complotistes.
Les dynamiques ne sont pas exactement les mêmes, mais on observe de nombreux points communs. On peut notamment retrouver les mêmes biais cognitifs à l’œuvre dans ces phénomènes. Il y a cette volonté de croire, de donner du sens. Une secte donne du sens, tout comme une théorie du complot donne du sens pour expliquer ce qui s’est passé pendant la pandémie, par exemple.
Les circonstances sociales du Covid — l’isolement, la fragilisation des liens familiaux, l’incompréhension face aux décisions politiques — ont créé un terrain propice. Tout cela contribue à fragiliser les individus et peut favoriser l’adhésion au complotisme.
Il existe donc des liens clairs : les chemins d’entrée vers une dérive sectaire ou vers un complotisme radical sont souvent similaires.
Par ailleurs, les groupes sectaires mobilisent fréquemment des discours complotistes pour justifier leur position. Lorsqu’on demande à des membres de sectes pourquoi leur religion ou leurs pratiques ne sont pas reconnues, la réponse invoque souvent un complot, par exemple celui de « Big Pharma ». Le complot devient un outil de légitimation.
Un indice possible de dérive sectaire est justement cette justification systématique par le complot. Bien sûr, des pressions existent, des conflits d’intérêts peuvent exister, mais lorsque tout est expliqué par une théorie du complot afin de maintenir un groupe à l’écart, c’est un signal d’alerte.
Thomas C. Durand Rappel qui ne fait pas de mal : les complots existent. L’histoire en fournit des exemples. Mais lorsque tout est justifié par une théorie du complot pour maintenir une croyance ou une pratique à part, cela peut indiquer qu’il y a un problème, et c’est pourquoi on parle volontiers de mentalité complotiste pour désigner une habitude, une posture, plutôt que d’étiqueter des personnes avec l’épithète complotiste.
Margot Brunet Le lien entre complotisme et dérives sectaires en santé est particulièrement évident.
Toute personne qui cherche à justify la prolifération des pratiques non conventionnelles en santé invoquera tôt ou tard l’idée que la médecine conventionnelle serait contrôlée par « Big Pharma ». Depuis la publication de mon livre, je reçois quotidiennement des messages m’expliquant que je l’ai écrit parce que je serais payée par Big Pharma.
Il suffit pourtant de comparer les sources de revenus. Si vous interrogez un naturopathe sur l’origine de ses revenus, vous verrez souvent qu’ils proviennent davantage de partenariats commerciaux — huiles essentielles, compléments alimentaires — que de ses consultations. Il existe une proximité beaucoup plus forte avec le marketing dans les pratiques non conventionnelles en santé que dans la médecine.
Il y a également un mécanisme de projection. Les personnes qui voient des complots partout sont, statistiquement et psychologiquement, celles qui seraient elles-mêmes prêtes à comploter. Elles projettent sur les autres des intentions qu’elles pourraient avoir.
Enfin, il existe un phénomène de corrélation des croyances. Plus une personne adhère à des théories du complot, plus elle a tendance à croire aux pseudosciences, au surnaturel et à l’ésotérisme. Tout cela est lié.
Thomas C. Durand On retrouve là un mode de pensée très intuitif, commun à ces différentes croyances.
Nous avons évoqué ce matin, notamment avec Steven Hassan, les mécanismes d’emprise et les discours autoritaires et manipulateurs.
Qu’est-ce que l’on peut dire aux gens sur les mécanismes communs entre dérives sectaires et discours complotistes ?
Pascal Wagner-Egger Ce qui est commun, c’est notamment la force narrative de ces discours. Les théories du complot proposent des récits extrêmement attractifs. Elles racontent que la réalité visible n’est pas la vraie réalité, qu’il existe quelque chose de caché derrière. C’est une structure narrative que l’on retrouve aussi dans l’ésotérisme.
Il y a un effet de dévoilement : l’idée que l’on accède enfin à une vérité cachée. Cela crée un fort attrait pour ces récits, qu’ils soient complotistes, paranormaux ou ésotériques.
On retrouve également ce mécanisme dans certaines croyances religieuses, qui reposent sur des preuves insuffisantes d’un point de vue scientifique. Lorsqu’on évoque des phénomènes extraordinaires, on devrait disposer de preuves extraordinaires. Or, ce n’est généralement pas le cas.
Le gourou raconte son histoire, s’appuie sur son témoignage personnel — enlèvements extraterrestres, révélations mystiques — et cela est présenté comme ordinaire parce que cela lui arrive régulièrement. Pourtant, ce caractère ordinaire ne remplace pas l’exigence de preuve.
Nous sommes tous sensibles à ces récits. Nous croyons trop facilement aux témoignages, sans toujours prendre en compte les capacités de notre cerveau à produire des hallucinations ou des expériences subjectives très convaincantes, parfois de parfaite bonne foi.
Notre cerveau est capable de produire des expériences complètement folles. Il y a un livre d’un écrivain qui décrit ce qu’il a vécu pendant un AVC : pendant une semaine ou deux, il a eu des hallucinations où il voyait des gens traverser les murs. Et il disait, pour reconnaître les « vrais » êtres humains, que c’étaient ceux qui passaient par la porte.
Face à ces phénomènes extraordinaires, il faudrait apprendre à exiger davantage de preuves et à suspendre son jugement.
Régis Falque Il existe également des liens entre l’école et certaines dérives proches du complotisme ou des dérives sectaires.
Il y a des établissements qui entretiennent une proximité avec certains courants pouvant s’apparenter à des dérives sectaires, en particulier des écoles situées en dehors des réseaux classiques. En France, on parle d’écoles hors contrat.
Mais même au sein des réseaux officiels, il peut exister des dérives, portées parfois par des enseignants eux-mêmes. Je viens d’achever un article, actuellement en soumission, sur la question des pseudosciences en milieu scolaire et la manière dont elles sont introduites par certains enseignants.
On observe par exemple une popularité croissante de dispositifs comme l’ennéagramme ou la PNL2.
Ces pratiques se retrouvent parfois dans des formations officielles proposées par les autorités éducatives, sans assise scientifique solide. Des enseignants peuvent ainsi suivre des formations à l’ennéagramme — niveaux 1, 2, 3, 4 — et utiliser ensuite ces outils pour orienter les élèves, avec une vision fondamentalement déterministe. Le problème, c’est que ces formations sont perçues comme légitimes parce qu’elles sont adoubées par une autorité institutionnelle.
L’enseignant se dit alors qu’il n’y a aucune raison de se méfier. Le contenu semble cohérent, il donne l’impression que « ça marche », parce que les élèves se sentent mieux. Mais progressivement, cela conduit à des pratiques qui s’éloignent de celles reposant sur une validation scientifique robuste.
Si l’on parle d’immunisation, il faudrait donc aussi s’interroger sur les formations professionnelles et effectuer un véritable audit de ce qui est proposé.
Thomas C. Durand J’en viens maintenant à une autre question centrale : comment s’informe-t-on, et comment s’intoxique-t-on ? Margot, vous êtes la journaliste de notre panel. Les médias jouent parfois un rôle ambigu, voire complaisant, vis-à-vis des médecines alternatives. Est-ce que ce n’est pas un problème fondamental ? Faut-il, par exemple, arrêter définitivement de parler de « médecines douces » ?
Margot Brunet Je vais commencer par m’excuser au nom de mes collègues journalistes, car une partie du problème est effectivement liée à l’exercice du journalisme.
La couverture de mon livre est assez virulente, avec le mot « imposture » en rouge. Cela passe parfois mal à la télévision. Certains médias n’ont pas forcément envie de m’inviter parce qu’ils trouvent que j’y vais un peu fort.
Je pense en effet qu’il faut arrêter de parler de « médecines douces ». Mais surtout, il faut rompre avec l’idée selon laquelle ces pratiques seraient séduisantes mais inoffensives. Dès lors que l’on parle de pratiques non conventionnelles en santé, la question de l’efficacité est souvent reléguée au second plan, au profit de la question de la dangerosité. Or, l’efficacité devrait être centrale.
Le problème est également très marqué dans la presse locale. La presse locale a besoin de sujets de proximité. Lorsqu’un médecin ne s’installe pas dans une commune, cela ne fait pas un article. En revanche, l’installation d’un naturopathe ou d’un magnétiseur devient un événement médiatique, souvent sans recul critique suffisant. Cela pose une question importante de responsabilité.
Thomas C. Durand On touche ici à la question de la neutralité journalistique. Lorsqu’un journaliste parle d’une pratique pseudoscientifique sans dire qu’elle l’est, est-ce vraiment de la neutralité ? Et s’il le dit, devient-il militant ?
Margot Brunet C’est une question très complexe. La neutralité parfaite n’existe pas. En revanche, on peut être honnête sur le point de vue depuis lequel on parle.
Dans la pratique journalistique, la neutralité est souvent recherchée en s’appuyant sur des autorités : la MIVILUDES, l’Ordre des médecins, les agences régionales de santé, les rectorats, selon les sujets. Le problème, c’est que ces institutions ne répondent pas toujours.
Pour la santé, j’ai très souvent demandé à l’Ordre des médecins s’ils avaient reçu des alertes sur certains centres de santé où des naturopathes partageaient la salle d’attente avec des médecins ; ils ne répondent pas. Si on se tourne vers l’ARS, on nous répond que ce n’est pas leur problème, puisque ces gens ne sont pas médecins. J’ai fait un reportage dans une école hors contrat mêlant pseudosciences éducatives et pratiques pseudo-thérapeutiques. J’ai écrit au rectorat. Pas de réponse.
La Miviludes reçoit des milliers de signalements par an, mais ce sont moins de vingt personnes. Ils n’ont pas le temps de répondre à un journaliste pour faire office de caution de neutralité. Cette absence de réponse institutionnelle fragilise le travail journalistique et contribue à la diffusion d’informations incomplètes ou complaisantes.
Thomas C. Durand Je fais une transition abrupte vers un sujet connexe et crucial : l’intelligence artificielle. Quelle réflexion doit-on avoir au sujet de l’IA en lien avec la désinformation et les dérives sectaires ?
Pascal Wagner-Egger La question de l’IA revient systématiquement lorsqu’on parle de complotisme. La première inquiétude concerne les deepfakes et la difficulté croissante à distinguer le vrai du faux.
Mais cela prolonge en réalité des problématiques plus anciennes, comme celles posées par Photoshop ou les fausses images. Cela peut aussi avoir un effet positif : nous deviendrons peut-être plus critiques face aux images et aux vidéos, en nous demandant davantage qui est la source et si elle est fiable.
L’IA peut aussi être utile contre la désinformation. Les chatbots actuels ont été entraînés sur des sources relativement fiables et redonnent souvent le consensus scientifique. Même Grok, l’IA de Musk, redonne le consensus scientifique sur les vaccins, ce qui énerve beaucoup de gens sur Twitter. Elon Musk a voulu, à plusieurs reprises, modifier l’algorithme, parce qu’il souhaite orienter son IA vers plus de désinformation. Mais pour le moment les complotistes qui l’invoquent n’arrivent pas à lui faire dire qu’ils ont raison. Pour l’instant, il résiste, même si ça pourrait changer.
Thomas C. Durand Nous arrivons bientôt au terme de cette table ronde. Avant de passer aux questions du public, je voudrais revenir une dernière fois vers Régis.
Tu as évoqué l’éducation et la difficulté d’inciter les élèves à faire attention à ce qu’ils croient sans s’immiscer dans leur conscience, notamment lorsque des discours contradictoires existent dans le cadre familial. Comment gère-t-on cela ?
Régis Falque On se situe là sur une ligne de crête entre ce que l’enseignant peut faire et les résistances qui peuvent exister au niveau familial.
Dans ma pratique, je fonctionne beaucoup sur la confiance et sur le fait de ne pas imposer. Je viens proposer, multiplier les sources, et laisser les étudiants constater qu’il existe une cohérence entre différents apports. On met à disposition des ressources, et petit à petit se construit dans leur esprit un faisceau d’indices de confiance.
Il arrive que des élèves ou des étudiants se retrouvent en confrontation avec des valeurs familialles et viennent nous en parler. Dans ces situations, ma réponse est toujours la même : éviter la confrontation directe, pour ne pas provoquer de mécanismes de réactance. Il s’agit plutôt de proposer des ressources, de laisser cheminer, et parfois d’accepter que cela nous dépasse.
Thomas C. Durand Tu as utilisé le terme de réactance. Antonin, est-ce que tu peux expliquer ce que c’est, pour que tout le monde comprenne bien ?
Antonin Atger La réactance est un mécanisme psychologique assez simple. Si l’on interdit quelque chose à quelqu’un, cette personne a tendance à vouloir le faire davantage. Si l’on met un bouton avec écrit « ne pas toucher », l’envie de toucher augmente.
Appliqué aux croyances, cela signifie que si l’on dit frontalement à quelqu’un « ce que tu crois est faux » ou « tu es dans une secte », on peut renforcer son adhésion. C’est particulièrement vrai lorsque la personne est déjà engagée affectivement.
C’est un enjeu crucial pour les proches de personnes en dérive sectaire ou complotiste. La confrontation directe est souvent le meilleur moyen de pousser la personne plus profondément dans l’emprise. Des approches plus efficaces reposent sur le dialogue, le questionnement, l’intérêt sincère pour ce que vit la personne, et l’appui sur des valeurs communes.
Interventions du public 1
Est-ce qu’il y a un contrôle des conflits d’intérêts chez les personnes en position d’autorité, médecins ou professeurs ? Par exemple, des médecins qui recommandent des pseudo-thérapeutes, ou des enseignants avec des conflits d’intérêts.
Thomas C. Durand Je rappelle que les professionnels de santé qui s’expriment publiquement sont légalement tenus de déclarer leurs liens d’intérêts. En pratique, cela est très rarement fait, notamment dans les grands médias.
Il suffirait déjà d’appliquer les règles existantes pour que l’on sache d’où parlent les experts. Peut-être que cela réduirait aussi le nombre de personnes prêtes à s’exprimer publiquement.
Régis Falque Je ne connais pas précisément le cadre légal français, mais en Belgique, il existe une obligation de neutralité pour les enseignants, particulièrement dans l’enseignement secondaire. À l’université, la liberté académique est plus large et permet l’expression de positions idéologiques.
Entre ce qui est formellement interdit, ce qui est autorisé, et ce qui relève de normes implicites, subsiste une zone grise dans laquelle certains professionnels peuvent jouer. Cela rend la question de la neutralité complexe et contextuelle.
Pascal Wagner-Egger Sur les conflits d’intérêts, les complotistes en voient partout. Il faut distinguer les soupçons des conflits avérés.
Il ne suffit pas de relever qu’une personne a eu un fond de recherche il y a 10 ans ; il faut voir si ce fond influence la parole de la personne au moment où elle parle. On peut très bien avoir reçu de l'argent sur un ancien projet de recherche, terminé, et n’être plus du tout sous influence. Des médecins qui ont reçu des sommes folles se retrouvent présidents d'association européenne de cardiologie par exemple. Il s’agit de prouver que l'argent n'est pas destiné à financer un travail de recherche, il faut en déterminer la provenance, et évalue s’il s’agit d’un moyen d’obtenir de la complaisance de la part d’un professionnel de santé.
Un conflit d’intérêt doit être prouvé, contextualisé, et évalué dans le temps.
Antonin Atger Il est intéressant de noter que de nombreux gourous ou figures complotistes revendiquent agir « par amour de la vérité » ou « sans intérêt financier », alors même que leurs activités leur rapportent souvent de l’argent ou du capital symbolique. Le cas Donald Trump est symptomatique.
Interventions du public 2
Le Magazine de la santé ou certaines émissions sur CNews semblent très complaisantes envers les pseudomédecines. Qu’en pensez-vous ?
Margot Brunet Le Magazine de la santé diffuse parfois des contenus problématiques, mais il y a aussi des choses très bien. Ils ont quand même projeté Naturopathie, l’imposture scientifique à une heure de grande diffusion. Cela veut dire qu'ils sont quand même ouverts à une diversité de sujets. Pourtant, je suis d'accord, c'est une émission dans laquelle il y a une forme de porosité qui ne ressemble pas tellement à la manière dont je conçois l'information en santé.
Les présentateurs, pour certains d'entre eux, sont professionnels de santé ; donc ils savent quand même un peu de quoi ils parlent. Je n’ai pas vu de désinformation à proprement parler, c'est plutôt le choix des sujets qui est un peu tendancieux selon moi.
Pour ce qui est d’Enquête d'esprit sur CNews, sincèrement, je pense qu'il faut prendre les combats les uns après les autres. C'est très bien d'essayer d'améliorer l'information en santé sur les chaînes publiques à la télé, à la radio, dans les médias qui ont des subventions publiques et cetera. Un média comme C News, pour moi, est l'illustration parfaite de la manière dont peuvent se réunir complotisme des informations et dérives sectaires.
C'est une porte médiatique pour toutes ces idéologies-là. Et pour l'instant je préfère me dire que c'est peine perdu. On ne va pas essayer d'aller faire du contradictoire sur Enquête d'esprit puisque sur le principe même de l'émission, on n'est pas d'accord. On ira là-dessus quand on aura réglé certains des problèmes sur les chaînes d'information publique.
Thomas C. Durand Nous arrivons à la fin. Je vous propose un dernier mot chacun.
Antonin Atger Une technique simple consiste à pratiquer ce que l’on appelle le raisonnement contrefactuel. Il s’agit de se demander : si quelqu’un d’autre était dans ma situation, quel conseil lui donnerais-je ? Si le conseil est « fuis », alors il est possible que vous soyez vous-même en danger sans en avoir conscience.
Régis Falque Je recommande de consulter les ressources disponibles sur le site du Centre de didactique des sciences humaines de l’université de Namur, qui propose de nombreux contenus autour de la pensée critique.
Pascal Wagner-Egger Je voudrais insister sur l’importance de l’humour. Ces sujets sont graves, mais l’humour peut être un outil puissant pour désamorcer, prendre du recul et engager les publics, notamment les plus jeunes. Faire inventer des théories du complot ou des fake news permet souvent de mieux en comprendre les mécanismes.
Margot Brunet À défaut de pouvoir se reposer entièrement sur les institutions, il est important de savoir repérer certaines lignes rouges en matière de santé.
Lorsque des termes comme « quantique » ou « neuro » sont utilisés sans cadre scientifique, lorsque le discours est très marqué par le marketing, par des codes promotionnels ou des abonnements, ou encore lorsqu’un praticien se présente comme le créateur d’une méthode censée « fonctionner », ce sont des signaux d’alerte forts.
À partir du moment où une pratique de santé est personnifiée, il est raisonnable de se dire que l’on est face à une dérive.
Thomas C. Durand Conclusion. L’immunisation, lorsqu’elle fonctionne, repose sur la capacité à évaluer la fiabilité des informations. Mais les personnes les plus à risque sont souvent celles qui sont le moins susceptibles d’écouter ce type de discours.
C’est pourquoi la question de l’emprise et des dérives sectaires est souvent prise au sérieux à un autre moment : lorsque l’emprise est déjà là et qu’il s’agit d’en sortir. Ce sera précisément le sujet de la table ronde suivante.
1 La métacognition désigne l’analyse de ses propres processus cognitifs. C’est le fait de réfléchir à ce que l’on pense, à la manière dont on croit ce que l’on croit, et aux facteurs qui influencent notre raisonnement.
2 Programmation neuro-linguistique
La déconstruction
Par quels chemins sort-on d’une emprise sectaire ?
Avec :
- Michel Gilbert, formateur associatif à l'esprit critique et aux sciences à l'école primaire, fondateur de Réseau Parental Europe ;
- Benjamin Nasri, psychiatre à la Maison de la Résilience de Nancy et au C.U.M.P 54 ;
- Mathieu Porzio, membre du collectif et rédacteur en chef du magazine Pensée Magique.
Animée par :
- Thomas C. Durand ;
- Vled Tapas.
📌 Éditorial
Thomas C. Durand Sortir d’une croyance extrême ou d’un groupe d’emprise n’est jamais un basculement instantané. C’est un processus profond, long et fragile, très étudié par les sciences humaines.
On explique que la déconversion passe par une succession de ce qu’on appelle des crises épistémiques, des moments où l’individu doit remettre en cause ce qu’il croit savoir, ce qu’il tient pour vrai, ce qui lui donne cohérence et identité. Et cette remise en cause est douloureuse par définition. Elle peut être cognitive, émotionnelle, morale, ou relationnelle. La sortie survient généralement après plusieurs de ces crises, parfois espacées dans le temps, parfois avortées, parfois suivies de retours en arrière1.
Cela signifie une chose importante : la critique rationnelle a un rôle central dans ces crises, même quand elle ne produit pas de changement visible. Contrairement à une idée reçue tenace, la réactance — ce mécanisme de renforcement identitaire face à une critique des croyances — n’annule pas l’effet cognitif d’un argument solide. Elle peut le masquer, le retarder, le compliquer, mais elle ne le rend pas vain. Les adeptes entendent les arguments, même lorsqu’ils contestent en surface.
Les arguments jouent un rôle important ; ils reviennent lors de moments de dissonance, et pèsent sur les niveaux d’adhésion, mais ils ne suffisent pas, parce ce n’est généralement pas pour des raisons purement argumentatives que l’on adhère à un discours manipulateur.
Par conséquent, la sortie ne se résume jamais au cognitif, mais aux conditions matérielles des adeptes. Ils ont en effet souvent beaucoup à perdre : un logement, un revenu, une communauté, une reconnaissance, une famille choisie.
C’est ici qu’intervient ce que l’on appelle le biais des coûts irrécupérables : plus une personne a investi — du temps, de l’argent, des émotions, des sacrifices — plus il lui devient difficile d’admettre qu’elle pourrait tout perdre en quittant le groupe. C’est un mauvais calcul qui s’impose à la plupart d’entre nous, un mécanisme psychologique bien connu : on reste parce qu’on a déjà trop donné pour partir.
On peut donc avoir cessé de croire, avoir identifié les contradictions, reconnaître intérieurement que l’emprise est destructrice… et malgré tout ne pas pouvoir partir, simplement parce que partir signifierait perdre ses repères, ses ressources, son filet de sécurité. Et cela, ce n'est pas irrationnel.
À ces contraintes s’ajoutent deux couches de souffrance :
- les traumatismes initiaux qui ont parfois rendu l’entrée possible, qu’il s’agisse de vulnérabilités affectives, d’isolement, de ruptures ou de violences passées ;
- et les traumas produits par l’emprise elle-même : abus psychologiques, dévalorisation, culpabilisation, ruptures forcées, exigences sacrificielles.
La sortie réactive souvent ces blessures et ne peut pas se réaliser dans de bonnes conditions si ces besoins ne reçoivent pas de réponse.
💬 Prises de parole
Benjamin Nasri Je m’appelle Benjamin Nasri. Je suis médecin psychiatre au sein d’une structure qui est dénommée la Maison de la Résilience. C’est le nouveau nom du centre du psychotraumatisme de toute la partie de Lorraine Sud.
Comme son nom l’indique, on s’occupe de la prise en charge de tous les troubles post-traumatiques, de toutes les victimes de psychotraumatisme, donc ces événements de vie qui ont constitué un avant et un après, événement ou période de vie, dont font partie l’emprise sectaire, d’où ma présence ici. C’est quelque chose qu’on voit très fréquemment, trop fréquemment, dans notre structure.
Mathieu Porzio Je suis Mathieu Porzio, le rédacteur en chef du magazine Pensée Magique. C’est un magazine numérique uniquement, mais on a le privilège de pouvoir vous le proposer sur le stand à l’entrée.
C’est un magazine qui cherche principalement à aider les victimes de dérives sectaires à se reconstruire. Ça leur donne des outils, il y a quelques témoignages, quelques articles à ce sujet, et on vient de sortir notre numéro 4.
Michel Gilbert Je suis Michel Gilbert. Je suis le président fondateur du Réseau Parental Europe, une association de protection de l’enfant créée en 1999 avec des parents et des grands-parents. Nous faisons en sorte d’aider des enfants à sortir de l’emprise sectaire, qui aujourd’hui a bien évolué. C’est pour ça que nous nommons tout ce phénomène le sectarisme.
Comme on parle du mécanisme de sortie ou de début de sortie, se pose la question de la prise de conscience et de l’éloignement de la doctrine ou de l’autorité du gourou. L’éloignement du groupe peut passer par un travail intellectuel de remise en cause des affirmations ou par une prise de conscience des incohérences ou des maltraitances exercées par les manipulateurs. Il y a cette tension, ces deux dimensions-là.
Benjamin Nasri En réalité, quand nous repérons les personnes, on est déjà dans des situations où l’emprise a eu des conséquences repérées par l’individu.
Souvent, ce qui va orienter les personnes victimes d’emprise sectaire vers les soins, ce n’est pas l’idée de vouloir sortir de cette emprise, mais plutôt de se dire : « ma vie actuellement ne va pas bien ». Troubles du sommeil, anxiété, tristesse, des choses qui pèsent, sans encore être en capacité d’identifier pourquoi.
Quand ils arrivent dans les soins, ils ne sont pas encore en capacité de voir la situation d’emprise. C’est là qu’on trouve des personnes qui viennent sans cette demande précise alors que pourtant l’emprise est évidente.
Nommer trop tôt le fait d’être dans une secte peut casser l’alliance thérapeutique. Toute l’emprise repose sur le fait d’être « privilégié » par une croyance. Une confrontation frontale risque de renforcer le fonctionnement et de perdre le patient. Il faut d’abord une phase d’entraînement à la métacognition, au retour à l’esprit critique. Ensuite seulement, on pourra nommer ce qui se passe.
Thomas C. Durand Le problème, c’est que prendre conscience qu’on est dépendant peut mettre en danger, notamment par la précarité. La sortie implique de faire face à des urgences : logement, travail, réinsertion. Mathieu, quels sont les principaux obstacles ?
Mathieu Porzio Ce qui est compliqué, c’est l’aversion à la perte2. À l’intérieur d’une dérive sectaire, on réfléchit à ce qu’on va perdre. Car lorsqu’on sort, les premiers temps, on a l’impression de gagner peu. La victime doit prendre en compte le risque de perdre son travail, son logement, son réseau social.
Il va falloir se réinsérer professionnellement, c’est souvent très compliqué. Et il faut aussi accepter un parcours qui passe par des psychiatres, des psychologues, et cetera, pour entrer dans une sorte de reconstruction. Sans prévention, sans information, les victimes ont encore plus de mal à se projeter dans un parcours de sortie, car les coûts peuvent être tels que certaines personnes sortent puis rentrent à nouveau.
Michel Gilbert Pour les enfants victimes, ce sont souvent les grands-parents qui tirent la sonnette d’alarme. Dans beaucoup de cas, les deux parents sont adeptes de l‘organisation sectaire ou de toute autre forme de sectarisme : on rencontre du complotisme, des pseudosciences, des gourous 3.0, de la pseudo-alimentation, des cryptomonnaies, et récemment des adolescents embarqués dans des groupuscules masculinistes, les incels.
Lorsque les grands-parents viennent nous voir, on leur apporte un soutien moral, on les accompagne dans la démarche de déconstruire les croyances inculquées à leurs petits-enfants, mais surtout on essaie de faire en sorte qu’ils puissent garder un lien de qualité tout en ne traumatisant pas plus encore les enfants qui sont encore sous l’emprise.
Lorsque l’un des deux parents est hors emprise, il est beaucoup plus facile d’extraire les enfants.
La vie réelle, c’est pas du tout comme on peut nous apprendre dans les institutions. Et je respecte et salue l’aide qu’a apportée la Miviludes pour ce congrès, mais la matière humaine ne rentre pas bien dans des cases et dans des fiches. Or à chaque affaire, il y a des circonstances différentes et il y a des conséquences impossibles à préparer.
Un exemple concret : un père a réussi à sortir trois enfants d’un écovillage. Il s’est retrouvé avec eux sans aide, avec des institutions cherchant à reprendre la main. Heureusement, un procureur et des gendarmes ont permis de remettre les enfants au père.
Vled Tapas On a une question du tchat concernant le nombre de personnes dans votre réseau.
Michel Gilbert C’est fluctuant. Lorsque les parents ont réglé leur problématique personnelle, bien souvent, ils préfèrent tourner la page. En France, depuis 25 ans, on a une dizaine à une vingtaine d’activistes. À l’échelle européenne, notamment en Espagne, Slovénie, Hongrie, l’activisme est bien plus fort.
En France, la démarche associative est cassée depuis vingt ans. Les bénévoles se font rares. Si vous avez envie de donner un peu de temps, contactez des associations !
Benjamin Nasri Je tiens à dire que les psychiatres et les soignants ne font pas de la magie, mais pratiquent tout simplement une écoute active qui pose des questions ouvertes à la personne qui est victime d’emprise sectaire. C’est déjà quelque chose de très puissant. Des questions ouvertes comme « comment tu te sens ? » « Qu’est-ce que tu penses de ça ? » vont à l’encontre de tout ce que l’emprise essaie de faire, c’est-à-dire l’isolement, la surcharge cognitive et les mécanismes qui empêchent de penser.
Ce questionnement, qui évite une posture frontale d’opposition aux croyances, est en mesure de révéler à la personne que, effectivement, elle ne va pas bien, que dans sa vie, il y a des dégâts.
Il faut comprendre que l’emprise mentale elle-même ne sera pas un motif de consultation. Si l’on veut aider un proche en situation d’emprise, on peut lui conseiller de consulter parce qu’il ou elle se sent mal en ce moment, a un mauvais sommeil, est en souffrance au travail, etc.
Une fois que l’étendue des dégâts est visible, on peut faire émerger une plainte. Une plainte permet l’adhésion aux soins. Et cette adhésion au soin, ensuite le ou les soignants sauront quoi en faire.
Thomas C. Durand La question du choix du soignant n’est pas anodine. Je vais braquer un projecteur sur l’éléphant au milieu du magasin. En France, il est incroyablement difficile de distinguer un charlatan d’un vrai psychothérapeute avec un vrai diplôme et une vraie méthode, dans la mesure où des professionnels de santé diplômés, d’authentiques médecins, pratiquent la charlatanerie très en vogue qui s’appelle la psychanalyse.
Benjamin Nasri Il faut être extrêmement vigilant à toute médecine, psychothérapie, relation asymétrique. Par définition, toute relation qui a un interlocuteur unique, qui se base sur un transfert massif vers un expert qui a toutes les réponses, est problématique. Finalement, vous prenez la personne dans une situation d’emprise, vous la mettez dans une autre. Les « red flags », c’est l’expert unique, les réponses miracles, la posture de sauveur.
Je recommande très fortement la pluridisciplinarité dans les soins et l’accompagnement judiciaire, associatif et social. C’est ce que nous pratiquons, en équipe, à la maison de la résilience.
Mathieu Porzio En France, il n’y a pas de protocole de sortie. Cela dépend du bon vouloir des associations. Certaines vont écouter la victime et lui conseiller par exemple d’aller voir un juriste. D’autres vont la mettre en lien avec un psychologue. Si elle n’a pas de chance, ça sera un psychanalyste. Certains vont simplement laisser la victime en errance parce qu’il n’y a pas de protocole simple pour dire à la victime comment s’orienter.
Ce qui est important, c’est de faire de l’information, de la prévention sous diverses formes, pour que la victime puisse prendre en compte tous les aspects de sa dérive et tous les impacts sociaux qu’il y a eu sur sa vie. Les impacts psychologiques sont importants, mais il ne faut pas oublier qu’il y a aussi des effets sur la famille, sur les amis, il y a des conséquences relationnelles très importantes qui ne sont pas toujours bien évalués. Une fois qu’elle est sortie de la secte, la victime peut s’apercevoir qu’elle est toute seule et que c’est compliqué.
Certaines victimes vont avoir besoin d’un apport de l’esprit critique par exemple. Ça pourra leur faire du bien dans la déconstruction. D’autres victimes vont avoir besoin de l’apport d’une nouvelle spiritualité parce que c’est dans leurs besoins propres, même si ça n’est pas forcément ce qu’on peut conseiller s’il l’on prend en compte les risques de dérive.
Le risque de réemprise est important si la déconstruction n’est pas complète. Je constate que beaucoup de victimes sortent de dérive sectaire pour retomber ensuite dans des fake med.
Thomas C. Durand La sortie d’une emprise mentale, ça ne se fait pas en instantané comme on appuie sur un interrupteur. Les gens sont rentrés dans ces mouvements pour des raisons, pour des motifs personnels. Cela peut-être à cause de besoins auxquels la société n’a pas répondu, ou à cause d’un attrait particulier pour un type de discours : des choses qui sont encore présentes dans la personne quand elle sort.
Comment peut-on limiter les risques de réemprise de quelqu’un qui sort d’une secte et se met à faire confiance à un bonimenteur ?
Michel Gilbert Pour les enfants, nous n’avons pas vraiment d’outil professionnel psychologique si ce n’est leur donner beaucoup d’amour, beaucoup de compréhension et les entourer au maximum. Nous leur donnons aussi, dès qu’ils sont en capacité de comprendre, des outils d’esprit critique. Et c’est une chose alors je tiens à le dire fortement.
Depuis 1999, on demande que les systèmes éducatifs des différents pays d’Europe implantent de l’éducation à l’esprit critique dès l’école primaire. En France, cette prise de conscience n’a eu lieu que vers 2020. On a pris beaucoup de retard.
Thomas C. Durand J’adresse un coup de chapeau aux enseignants qui s’investissent dans ces enseignements, qui comprennent pleinement que cela fait partie de leur mission. Mais il y a sans doute besoin de contenus de cours explicitement tournés vers ces notions pour que les enfants comprennent ce qu’on est en train de leur apprendre, et à quoi ça sert.
Michel Gilbert Je reprends l’exemple de La Famille à Paris, qui a été découverte au hasard d’une enquête d’un journaliste, et dont on avait entendu parler déjà depuis 2005. Ce sont des jansénistes qui vivent en plein Paris ; les enfants du groupe sont scolarisés dans des écoles publiques normales. S’il y avait eu de l’enseignement de l’esprit critique dans ces écoles publiques dès l’école primaire, ces enfants se seraient rendus compte qu’ils étaient sous emprise et en danger. Ils l’auraient signalé à leurs enseignants ou aux personnes de confiance autour d’eux.
Ensuite, l’adolescence est un moment compliqué, mais l’enseignement de l’esprit critique est d’une super boîte à outils pour les aider à se déconstruire, à sortir vraiment de l’emprise et à pas retomber dans d’autres emprises, dérives.
L’école joue un rôle primordial pour la reconstruction des enfants qui sortent d’organisation sectaire.
Vled Tapas J’aimerais rappeler que l’esprit critique se rattache à la philosophie au moins autant qu’aux sciences. C’est assez affolant de constater que, alors que l’esprit critique devrait être valorisé dans le système scolaire, la France est particulièrement en retard, il suffit de se souvenir que Freud est au programme de terminal et que bien souvent ce qui est enseigné… c’est la psychanalyse !
Et en soit c’est révélateur sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une pratique médicale, mais d’une philosophie. Médiocre, déconnectée des connaissances, mais légitime en tant que mouvement philosophique dans l’histoire des idées. Les élèves pourraient bénéficier de cours d’épistémologie, acquérir des outils intellectuels pour s’interroger sur ce qu’ils pensent ou croient savoir. Au lieu d’avoir ça, ils ont des heures sur la psychanalyse.
Benjamin Nasri Au-delà de toute l’incrémentation des capacités d’esprit critique que vous avez très bien développée, il y a aussi tout ce qui va requalifier l’emprise en tant que violence. Il est nécessaire de rappeler que ce qui a été vécu, c’est une violence.
On joue un peu au funambule sur ces questions, car il faut éviter l’écueil de dire à la personne que ce qui lui est arrivé est du à sa faiblesse, s’est produit parce qu’elle s’est laissée faire. Mais il faut mettre des mots, dire « il t’est arrivé ce qui t’est arrivé, tu as été victime de quelque chose ». Ce côté victime va permettre de transformer cette culpabilité de « pourquoi j’ai cru ? », « pourquoi j’ai donné autant ? », « Pourquoi j’ai perdu autant de temps là-dedans ? » en une forme de colère, en une forme de résilience.
On devient alors capable de dénoncer : « tu m’as fait ça ! vous m’avez fait ces choses. ce système m’a maltraité ». Et cette colère, c’est quelque chose qui peut empêcher la situation de réemprise.
L’emprise s’installe sur une vulnérabilité en lien avec des circonstances de le vie. Très souvent, ce sont des situations où la personne est en quête de solution, de nouvelles croyances, de nouvelles solutions. Cette vulnérabilité, il faut la réhabiliter comme quelque chose de purement extrinsèque. Il s’agit de rappeler ceci : le manipulateur, l’agresseur, le violenteur, il est venu à un moment clé, il t’a ciblé parce qu’à ce moment-là, il a profité de telle circonstance que tu n’as pas choisie. Ce n’est pas parce que tu as été faible ou stupide bête que cela s’est produit.
Michel Gilbert Pour les enfants, le sujet est peu différent : ils n’ont rien choisi quand on les a embarqués dans ces dérives. Le problème le plus important, c’est d’arriver à faire en sorte de les sortir le plus rapidement possible.
Et je tiens à dire que la France comme beaucoup d’autres pays d’Europe n’applique toujours pas les dispositifs contenus dans la convention internationale des droits de l’enfant ; l’éducation à l’esprit critique en fait partie.
Si les autorités des pays européens décidaient d’appliquer intégralement ces dispositifs, les forces de police seraient en droit d’aller chercher des enfants dans des organisations, des écovillages, des structures où on les maltraite, et les libérer de l’emprise.
Steven Hassan le dit très clairement : il y a une volonté, de la part de certains pouvoirs publics, de certaines élites, de rendre l’humanité totalement abrutie. Quand on laisse prospérer des systèmes d’emprise, quand on ne protège pas les enfants, quand on ne forme pas à l’esprit critique, ce n’est pas neutre. Cela produit des populations plus malléables, plus soumises, plus faciles à contrôler.
Dans l’affaire Bétharram, il faut lire le rapport qui vient d’être publié sur l’aide sociale à l’enfance, ou le rapport de la Civiise. Tout montre et démontre qu’on ne respecte toujours pas les droits de l’enfant. Parce que lorsqu’on est un homme politique, qu’on va sur ce sujet, on peut être sûr qu’on va se prendre une levée de boucliers.
Interventions du public 1
Il me semble important de parler de l’omerta. J’ai grandi dans une secte. Tout le monde le savait autour de moi : l’école, le collège, le lycée, la police, tout le monde. Personne n’a bougé. Ne faudrait-il pas éduquer les professeurs et tout ça et du la société à ne pas hésiter à dénoncer et ça je pense que ça fait partie des outils qui sont importants aujourd’hui.
Michel Gilbert C’est une obligation pour tout fonctionnaire en France lorsqu’il connaît une situation d’enfant en danger de poser un signalement article 40.
Très peu d’articles 40 ont été déposés ces dernières années. C’est un scandale. L’omerta existe, en effet, on cherche à ne pas faire de vague dans certaines institutions, ça suffit.
Benjamin Nasri Il y a une analogie avec le mouvement metoo qui a permis à toutes les victimes de VSS de se sentir légitimisée. Cela a permis à la société de se rendre compte comment c’est quelque chose de beaucoup plus fréquent qu’on ne l’imaginait. Je suis persuadé que sur un sujet comme celui des dérives sectaires, si jamais il y avait quelque chose qui prenait la même ampleur, on serait aussi très surpris de beaucoup de choses.
Interventions du public 2
On parlait de comment sortir de l’emprise dans cette table ronde. C’est vrai que le premier pas pour sortir de l’emprise est très complexe, mais le deuxième aussi, si on reste très littéral. Je ne sais pas s’il y a une vraie protection juridique, parce qu’au mois de mai 2024, si je ne me trompe pas, donc seulement l’année dernière, la France a reconnu le délit de suggestion, donc c’est très récent. Il y a aussi des associations reconnues d’utilité publique qui protègent les citoyens, et c’étaient vraiment ces associations qui étaient là les premières. Donc là, on a une loi créée récemment. Cette loi est-elle un bon outil de protection pour les personnes qui viennent de sortir d’emprise, ou pas du tout ?
Thomas C. Durand L’incitation à l’abandon de soins est un élément qui a été rajouté dans la loi, qui a été beaucoup discuté d’ailleurs. Il a été voté, c’est important symboliquement. Mais, dans les faits, c’est assez compliqué à utiliser.
Mathieu Porzio Il faudra peut-être demander aux juristes de la table suivante, mais ça va être très dur à appliquer. Je pense qu’il n’y a pas beaucoup d’avocats qui iront jusqu’au bout avec ces arguments.
C’est toujours bien d’avoir des armes pour combattre les sectes. C’est toujours mieux que rien, et ça sensibilise au fait que ça existe. Mais je pense que la loi a été aussi pas mal amputée au passage, pendant les discussions.
Benjamin Nasri Du côté des soignants il y a une vraie différence : avant, il fallait prouver qu’il y avait une vulnérabilité antérieure, que c’était quelqu’un qui, pour des raisons d’âge, pour des raisons de diagnostic psychiatrique, pour des raisons de handicap, avait une vulnérabilité.
Désormais, cette loi permet de dire que l’emprise, en elle-même, crée une vulnérabilité. Et c’est une vraie différence, aussi, pour le seuil de preuve.
Interventions du public 3
Je suis dans le même cas que la personne qui a posé une question tout à l’heure ; je suis également né dans un mouvement et non seulement ça, mais ça fait trois générations que ma famille est dedans. Donc quand vous disiez que le la possibilité était que les grands-parents puissent alerter, dans mon cas, ce n’était pas possible. Et c’est le cas aussi de plein de gens comme moi et puis par ailleurs dans ma communauté les personnes qui partent sont ostracisées donc ils n’auraient pas pu avoir accès à moi.
Par contre, tout le personnel médical — puisque mon ancienne communauté est connue pour certains refus de traitement, de transfusion par exemple…—, et tout le personnel enseignant étaient au courant, parce que les enfants sont encouragés à être très fiers de leur appartenance au mouvement. Donc ils étaient tous au courant du fait que j’appartenais à une organisation qui avait fait l’objet de nombreux signalements auprès de la MIVILUDES, et qui était très connue.
Malgré tout, en France, le terme de secte n’existe pas juridiquement. Il y a des dérives sectaires, mais il n’y a pas de secte. Par contre, la MIVILUDES a régulièrement des signalements sur plus ou moins les mêmes organisations, qui vont être les principales. Et, dans le même temps, il y a tout un tas de professions qui ont l’obligation de signalement, comme vous le disiez, lorsqu’il y a une suspicion de maltraitance à l’enfance.
À quel moment on considère qu’un certain nombre de signalements sur une même communauté permet de dire que cet enfant est probablement en danger, qu’on peut considérer que c’est de la maltraitance, et qu’il faut faire un signalement ?
Michel Gilbert Je peux te donner une lumière : une qui vient d’Espagne, et une autre qui vient de Norvège. Cette organisation-là est condamnée, par des décisions de justice, comme une secte qui détruit les familles. C’est la phrase de la juge du tribunal de Torrejón de Ardoz, à Madrid.
L’année dernière, elle a condamné cette organisation sectaire internationale pour être une secte destructrice des familles, et elle a même ajouté dans l’attendu qu’elle avait du sang sur les mains.
Donc voilà : si la France décide de renouer le dialogue au plus haut niveau dans une préfecture, alors que des personnes se plaignent de l’ostracisme qui est fait, qu’est-ce que nous, association d’êtres humains normaux, pouvons faire contre une institution comme une préfecture ? C’est l’État, la France, qui doit prendre en charge la protection de tous les membres d’une organisation déjà multicondamnée dans plusieurs tribunaux, en Norvège, en Espagne, au Japon, et voilà.
Mathieu Porzio Après, pour rebondir, Thomas l’a dit tout à l’heure : il faut aussi une prise de conscience politique, parce que c’est ça qui manque. Quand on voit, par exemple, aux Jeux Olympiques, qu’il y a eu récemment un acteur américain décoré par une certaine ministre de la Culture, alors qu’il est le porte-parole d’une grande secte, ça pose des problèmes. C’est le genre de chose qu’on ne devrait pas voir en France.
Thomas C. Durand Donc il faut sensibiliser davantage, et que les gens comprennent que c’est grave, et qu’ils peuvent signaler, parce que « dénoncer », ça a un sens un peu péjoratif. Mais quand ce sont des enfants qui sont victimes, il faut le faire. Et c’est vrai que, peut-être, ce n’est pas dans la culture de le faire encore.
1 La crise épistémique désigne une période de doute profond où les croyances fondamentales d'un individu sont remises en question.
2 L'aversion à la perte est un biais cognitif qui fait que les individus attachent plus d'importance à une perte qu'à un gain du même montant.
En finir avec la culpabilité
Quelles solutions juridiques, collectives, sociales et politiques ?
Avec :
- Benoît Judde, juriste et détective privé de l'agence J&D ;
- Camille Biodynamite, ancienne adepte de l'anthroposophie, membre du collectif Pensée Magique ;
- Cyrielle Richard, psychologue spécialisée en neuropsychologie et TCC sur les traumas spirituels ;
- Emmanuel Gautier, juriste ;
- Steven Hassan PhD, fondateur et président de Freedom of Mind Resource Center Inc.
Animée par :
- Thomas C. Durand ;
- Vled Tapas.
📌 Éditorial
Thomas C. Durand Vous aimez peut-être autant que moi le principe selon lequel il faudrait que « chacun soit libre de croire ce qu’il veut ». C’est un principe que je souhaite défendre sans pour autant me faire trop d’illusions. En réalité, la plupart de nos croyances ne sont pas des choix souverains : elles s’imposent à nous. Elles découlent d’un environnement, d’habitudes, de pratiques, de coalitions sociales, de modèles familiaux ou communautaires. Certaines croyances se construisent aussi comme des marqueurs d’appartenance : on adhère à un discours parce qu’il fait partie du comportement attendu pour être reconnu comme membre à part entière d’un groupe. Là encore, une large part du processus échappe à la décision consciente.
J’aime beaucoup la formule que l’on attribue souvent au scénariste Robert Bolt : « Une croyance n’est pas une idée que l’esprit possède, c’est une idée qui possède l’esprit. » Car elle souligne que nous ne sommes pas toujours aux commandes de notre manière de voir le monde.
Oublier cette dimension serait commettre une grave erreur, nous en viendrons à culpabiliser celles et ceux qui, bien souvent, n’ont pas disposé de conditions suffisantes pour exercer un choix véritable. Des personnes se retrouvent dans des situations où l’adhésion à un discours, à une doctrine, à un gourou s’est imposée comme la solution la plus cohérente à leurs yeux, dans un contexte donné. Elles ont pu, en toute bonne foi, devenir à leur tour des relais, des vecteurs, des promotrices de croyances qui, rétrospectivement, leur apparaissent destructrices.
Lorsque survient la déconversion, cette histoire laisse une trace douloureuse. La culpabilité ne porte pas seulement sur le fait d’avoir cru. Elle porte aussi sur le fait d’avoir défendu l’indéfendable, d’avoir incité d’autres personnes à entrer dans le même système, parfois d’avoir pris des décisions qui ont eu des conséquences graves pour soi ou pour autrui. Si, en tant que société, nous ne tenons pas compte des facteurs environnementaux qui ont pesé sur ces trajectoires, cette culpabilité explose. On fait porter sur les individus une responsabilité qui incombe en partie à nos structures collectives, à nos manques de régulation, à nos aveuglements institutionnels.
L’objet de cette dernière table ronde est précisément de déplacer le regard. Il s’agit de prendre conscience de la responsabilité collective qui est la nôtre. Les dérives sectaires et les discours d’emprise exercent leur pouvoir partout où nous les laissons faire. Ils s’insinuent dans les interstices de notre organisation sociale : déserts médicaux, défauts de régulation, manque de formation des professionnels, impunité juridique, complaisance politique. Ils prospèrent là où la vigilance est faible.
Si l’on veut réellement en finir avec la culpabilité écrasante des victimes, il faut parler de droit, de pratiques professionnelles, d’organisation des services publics, de protection des lanceurs d’alerte. Nos quatre intervenants vont nous aider à explorer ce que « nous » pouvons faire — et ce « nous » inclut les ex-adeptes, leurs proches, les associations, les professionnels de santé, les juristes, les élus et, au bout de chaîne, les électeurs.
💬 Prises de parole
Benoît Judde Je suis juriste et détective privé à l’agence J&D. Je travaille essentiellement sur des dossiers liés aux dérives sectaires, à l’escroquerie, à l’abus de faiblesse, et à tout ce qui touche aux mécanismes d’emprise, souvent dans des contextes très complexes, avec des victimes qui arrivent tardivement dans les procédures.
Camille Biodynamite Je suis une ancienne adepte de l’anthroposophie. Aujourd’hui, je suis membre du collectif Pensée Magique. Je parle depuis une expérience vécue de l’intérieur, avec tout ce que ça implique en termes de culpabilité, de honte, et de difficultés à se reconnaître comme victime.
Cyrielle Richard Je suis psychologue, spécialisée en neuropsychologie et en thérapies cognitivo-comportementales, et je travaille en particulier sur les traumas spirituels. J’accompagne des personnes qui sortent de groupes ou de systèmes de croyances très structurants, avec des conséquences psychiques parfois lourdes.
Emmanuel Gautier Je suis juriste. Je travaille sur les questions de droit pénal et de protection des victimes, notamment dans le cadre des dérives sectaires et de l’emprise mentale. Je suis bénévole pour une association qui s'appelle le GEMPPI, le groupe d'études des mouvements de pensée en vue de la protection de l'individu.
Thomas C. Durand Pour entrer dans le vif du sujet, on parle beaucoup de culpabilité quand on parle de sorties d’emprise. Peut-être une première question assez simple, mais fondamentale : d’où vient cette culpabilité, selon vous ?
Camille Biodynamite Je ne parle pas au nom de toutes les victimes de dérive sectaire, chacun sa sensibilité. Mais oui, quand on est adepte, on subit un système de culpabilisation qui est une mécanique utilisée par les sectes pour toujours maintenir dans la croyance et pour qu'il y ait aussi une escalade d'engagement et de croyance. Et quand on en sort, cette mécanique-là, elle peut rester fortement. On va culpabiliser de tout, d'absolument tout. On garde encore de la culpabilité de ce qu'on vivait dans la secte.
J'ai mis énormément de temps, en sortant de la biodynamie, à prendre des médicaments, par exemple.
On peut aussi culpabiliser pour le prosélytisme. Ça, c'est ce qu'il y a de plus compliqué. Quand on rencontre des gens qu'on a endoctrinés soi-même, c'est vraiment très compliqué à vivre. On culpabilise par rapport à la famille qu'on a laissée tomber à une époque. Elle nous pardonne immédiatement, mais on pense ne pas mériter ce pardon. Et on culpabilise presque de se pardonner. On en vient, par exemple, à ce genre de choses.
Thomas C. Durand Un mot au sujet de l'escalade d'engagement : quand on rentre dans un mouvement, on commence à poser des actes, c'est engageant, on coupe les ponts, et le retour en arrière devient de plus en plus dur à envisager. Mais le désengagement reste possible. Comment cela s’est-il passé dans ton cas ?
Camille Biodynamite Je compare ça à un château de cartes, qui s'effondre petit à petit. Il y a une carte qui tombe, on se rend compte de certaines incohérences dans le mouvement, des choses qui ne vont pas, qui sont incohérentes avec nos autres croyances profondes.
Moi, notamment, quand j'ai appris que Rudolf Steiner était ultra racialiste, ça m’a ébranlé. Pour quelqu'un qui était censé avoir la connaissance absolue, pour moi c'était complètement dissonant. Je me demandais comment il avait pu se tromper sur ce genre de choses. Et puis je suis tombée sur des contenus de l'esprit critique aussi qui m'ont aidée à complètement faire effondrer le château de cartes. Mais ça ne se fait pas du jour au lendemain. Ça, c'est un processus.
Thomas C. Durand Je me tourne vers Cyrielle. La plupart des dérives, historiquement, ont une dimension spiritualiste. C'est le cas en anthroposophie qui n’est pas une simple philosophie, mais bien un discours avec une dimension transcendante. L’emprise dans un tel contexte peut provoquer des trauma qu'on qualifie de spirituels. Quelle est la particularité de ce type de trauma ?
Cyrielle Richard Je voudrais revenir sur quelque chose que disait Camille par rapport à la culpabilité. Comme elle le disait très bien, beaucoup de dérives se basent justement sur la culpabilisation de la victime. C'est-à-dire que on va finalement lui faire croire que même des choses qui sont banales, qui relèvent de ces instincts de préservation, comme par exemple le fait de vouloir dormir, est un problème, et on va la faire culpabiliser notamment sur ça.
Je parle du sommeil parce que c'est un classique, mais ça va toucher bien d'autres choses encore, une fois que la personne est assez culpabilisée. À partir du moment où vous vous sentez culpabilisé sur des choses aussi naturelles, par exemple que votre sommeil ou votre besoin de vous alimenter, tout de suite vous commencez à douter et à culpabiliser sur des choses qui vont être beaucoup plus méta, comme par exemple votre esprit critique ou vos sentiments, et ainsi de suite.
Pour revenir sur la question de l'abus spirituel, effectivement, ça intervient lorsqu'il y a une personne en position d'influence, qui exploite cette autorité, cette influence spirituelle, à son avantage, au détriment d'une autre personne. Cela peut intervenir évidemment dans des cas de phénomène sectaire, mais également dans des relations interpersonnelles. C'est-à-dire qu'il n'y a pas besoin d'être dans un grand groupe pour que cela se produise. Ça peut totalement être au sein d'une cellule familiale.
Vous pouvez avoir par exemple des parents qui vont commettre ce type d'abus sur leur progéniture en leur imposant finalement leur vision, leur spiritualité, en essayant de les contraindre à rejoindre ce type de mouvance.
Dans tous les cas, ce qui peut éventuellement aider, c'est de repérer les grandes caractéristiques, c'est-à-dire tout ce qui va relever de l'autoritarisme. La personne qui pratique cet abus ne se laisse pas contredire, ne laisse même pas de place possible à une remise en question. Il y a des demandes très fortes de loyauté, qui sont l’occasion de faire culpabiliser la personne si elle n'est pas en capacité de répondre à ces demandes qui sont de plus en plus exigeantes et de plus en plus contraignantes.
Par ailleurs, et cela rejoint aussi ce que disait Camille, est formulée une sorte d’obligation de perfection. C'est-à-dire que la personne doit démontrer en permanence qu'elle est le croyant parfait ou le suiveur parfait. Le moindre écart à cet idéal de perfection inatteignable devient l'occasion d'abuser psychologiquement de la personne. À cela s’ajoute la culture du secret, avec parfois un néolangage, un changement de vocabulaire qui interdit de partager vraiment le vécu. Un phénomène d'étiquetage se produit souvent, qui consiste à désigner les bons et les mauvais, ainsi de suite. Et finalement, et cela rejoint encore la culpabilité, le blâme perpétuel est répété sur les victimes qu’on rend responsables des abus qu’elles subissent.
Camille Biodynamite Ce n'est pas nécessairement une seule personne qui va mettre quelqu'un sous emprise. Ça peut être tout un groupe et c'est alors beaucoup plus difficile de s’en rendre compte. En anthroposophie, le gourou c'est Rudolf Steiner, et il est mort depuis cent ans. Et là, c'est vraiment tout un groupe finalement qui va pratiquer cette emprise et toutes les pressions dont nous parlons.
Thomas C. Durand Un gourou ou un leader n’est pas indispensable pour qu’il y ait emprise. Ça peut être la doctrine en elle-même qui enferme les gens. Dès lors, n'y aurait-il pas un vide juridique sur ce qui se passe ? Les traumatismes que nous avons évoqués, il est difficile d’en retracer la causalité, et les responsabilités devant la loi. Et alors on ne punit pas, on ne répare pas ?
Emmanuel Gautier Avant de répondre, je voudrais faire un bref détour historique pour saisir un peu la philosophie générale. En gros, la première préoccupation de l’État sur le phénomène sectaire, c’est, comme tu l’as rappelé au début, des évènements comme notamment les « suicides » collectifs du Temple Solaire ou de Johnstown, ou encore l’attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo : des dizaines ou des centaines de morts ou de blessés.
Suite à ça, les pouvoirs publics ont pris conscience, et le public également d’ailleurs, de l’ampleur du phénomène et de sa gravité. En 1995, une commission d’enquête a publié un premier rapport qui s’appelle Les sectes en France, qui dresse un panorama des différents mouvements qualifiés de sectes à l’époque.
À cette époque, l’idée générale, c’était d’appréhender le phénomène par le mouvement. On désignait des groupes considérés comme des sectes. Le problème qui s’est posé très vite, c’est que ça rentre en contradiction directe avec la liberté de croyance.
Ce qui change aujourd’hui, c’est qu'on appréhende le phénomène par les dérives, donc par les comportements particuliers, et pas par l’appartenance au groupe. On considère qu’on peut être – au hasard– témoin de Jéhovah ou scientologue, penser que le monde est régi par un Monstre de spaghetti volant, etc. et ça ne pose pas de problème, vous avez le droit d’avoir ces croyances. Là où l’État peut intervenir, c’est quand il y a des actes, des comportements particuliers, qui tombent sous le coup de la loi. Sont concernées des infractions générales : vol, viol, escroquerie, abus de confiance, etcetera.
Thomas C. Durand Rien de spécifique au phénomène sectaire, en somme.
Emmanuel Gautier Alors si. Depuis 2001, il y a une loi qu’on appelle la loi About-Picard, qui a créé un délit d’abus de faiblesse et l’abus de l’état de suggestion des personnes. En 2024, ça a été séparé en deux. Désormais on a deux articles, et nous, ce qui nous intéresse ici, c’est le placement dans un état de suggestion ou l’abus de l’état de suggestion de la personne.
Là où c’est un peu compliqué, c’est que c’est une infraction, on peut la qualifier de spécialement conçues pour les sectes, mais elle est surtout très difficile à démontrer, parce qu’il y a énormément d’éléments constitutifs à démontrer, dont notamment : qu’est-ce qu’un état de sujétion psychologique ?
C’est très compliqué. Et par exemple, est-ce que l’auto-asservissement, l’auto-aliénation, est-ce que ça tombe dans cette définition ? Ce n’est toujours pas clair.
Thomas C. Durand C’est quoi cette auto-aliénation ?
Emmanuel Gautier On est vraiment sur la ligne de crête entre liberté de croyance et préservation des intérêts des individus et de la société. Cela pose la question des conditions dans lesquelles l’État doit intervenir pour interdire à quelqu’un de se soumettre à un gourou.
Thomas C. Durand Et on a une philosophie politique mainstream qui est quand même relativement libérale, au sens où puisque les gens sont censés avoir le droit de penser ce qu’ils veulent, alors ils sont responsables de ce qu’ils pensent.
Emmanuel Gautier Voilà, sauf dans une certaine mesure, là où il y a abus, c’est-à-dire un préjudice qui peut être physique ou financier, et qu’on place une personne dans un état de sujétion psychologique, une situation définie en pratique par des experts psychiatres. On tente d’établir dans quelle mesure la personne est capable de démontrer que sa volonté était éclairée.
Les critères restent flous, et le travail très difficile.
Benoît Judde On a un gros problème en justice, c'est que lorsque les gens viennent déposer plainte, en général dans un commissariat ou dans une brigade de gendarmerie, —même si je conseille toujours d'écrire directement au procureur de la République, puisque c'est lui qui a l'opportunité des poursuites et pas les policiers. Quand les gens, donc, portent plainte de manière simple et qu'ils sont majeurs — je ne parle pas des enfants —on va d'abord leur poser des questions sur leur consentement. Le problème est de savoir à quel moment le consentement est libre et éclairé, et à quel moment il est manipulé, vicié.
On a cette problématique-là évidemment dans les thématiques de viol, mais c'est à peu près la même chose pour les dérives thérapeutiques et sectaires, sachant que très souvent, il y a aussi des agressions sexuelles dans ces cas-là.
Bien souvent, les victimes vont tomber sur des policiers et des gendarmes — je ne leur jette pas la pierre — qui ne sont juste pas formés. Pourquoi ? Parce qu'ils sont peut-être trois cent mille, je crois, et c'est la MIVILUDES qui doit les former, avec en tout et pour tout deux personnes responsables des formations. Techniquement, les gens arrivent et se voient confrontés à une question toute simple et terrible : « mais avez-vous accepté ? Avez-vous dit oui ? ».
Et le problème est que la victime se sent obligée de reconnaître que tout s’est passé avec son consentement, y compris dans des cas où l’on parle de viol au sein de dérives sectaires. La victime va admettre : « Eh bien, c’est vrai, j'ai dit oui ».
Mais à quel moment ils vont pouvoir bénéficier de professionnels qui reçoivent les plaintes et sont suffisamment formés pour comprendre que ce « oui », en fait, il était manipulé ? C'était donc pas un vrai oui, en fait. C'était un oui qui a été extirpé par suggestion psychologique.
Thomas C. Durand Si je comprends bien, le problème ce n'est même pas qu'il y a un vide juridique, c'est que dans la pratique, des notions un peu subtiles liées à l’emprise mentale nécessitent que les policiers et les gendarmes soient formés à les appréhender.
Benoît Judde Oui, exactement. Souvent on entend qu'on n'est pas assez armés. Moi, je pense que dans la loi, il y a ce qu'il faut. Surtout depuis 2024, quand on a rajouté le délit de dérive thérapeutique, grosso modo, l'article 223-12. La suggestion psychologique, elle a été autonomisée en dehors de l'abus de faiblesse, comme l'a dit Emmanuel à juste titre. On est armés.
Maintenant, il faut revoir comment on enquête et comment on relève les éléments sur le terrain. Il faut y être, en fait, sur le terrain, pour voir ce qui s'est passé, puisque travailler sur du témoignage, ce n'est pas suffisant au pénal.
La formation des policiers doit aller au-delà d'une simple formation pénaliste ou technique, logistique de récupération de la preuve. Il faut qu'ils comprennent quel phénomène ils ont en face d’eux. Tout cela est connu, mais il n'y a pas de volonté politique, il n'y a pas de moyens, donc les gens ne sont pas formés. Résultat : une grande masse de victimes se retrouvent face à un mur.
Thomas C. Durand Donc pour le moment, il y a que le monde associatif qui peut éventuellement, à moyen terme, faire des choses. Camille, je me retourne vers toi. Comment on se débrouille quand on est une victime qui sort d’une secte ?
Y a-t-il des groupes de parole ? Faut-il laisser les victimes entre elles avec des pairs aidants ? Faut-il des groupes encadrés par des professionnels, sachant qu’il y a encore le sur-risque que le phénomène d’emprise se renouvelle dans ce cadre-là. Qu’est-ce qui existe et qu’est-ce qui est souhaitable ?
Camille Biodynamite Alors, à ma connaissance, les groupes de parole vraiment structurés entre victimes n’existent pas. Le système de pair-aidance, je n’ai jamais vu ça, et pourtant c’est quelque chose qui pourrait être vraiment très riche, parce que c’est au travers de l’expérience de l’autre que parfois on se rend compte de ce que soi-même on a vécu.
Si on revient sur la culpabilité, j’entends souvent : « mais tu n’as pas à te sentir coupable ». Et les gens qui me disent ça, je les remercie, c’est très gentil, c’est vraiment une démarche bienveillante, mais ce n’est pas suffisant en fait. C’est pour ça qu’une communication entre victimes qui comprennent ensemble ce que c’est que cette culpabilité, ça ne peut qu’être bénéfique.
Ensuite, effectivement, tu soulèves le problème d’éventuelles nouvelles dérives dans ces groupes-là. Si ça pouvait être encadré par des TCC de deuxième vague, pourquoi pas. Et il faudrait pour ça des moyens, des fonds, parce que les psys, on ne peut pas leur demander non plus de travailler gratuitement constamment pour rien.
Cyrielle Richard Ici, au Québec, à ma connaissance, les groupes de soutien entre victimes n’existent pas, malheureusement. Peut-être qu’il y en a de façon très sporadique, mais en tout cas pas à ma connaissance, honnêtement.
Par ailleurs, je vais faire un peu le même constat qui a été dit précédemment. C’est-à-dire que les membres de la Sûreté du Québec, c’est-à-dire les policiers —un public que je connais bien puisque j’interviens aussi auprès d’eux— ne sont pas formés non plus à ce genre de choses. Ils manquent également de formation sur tout ce qui touche aux troubles psychiques, alors qu’ils sont bien souvent les premiers interlocuteurs.
De même, malheureusement, il y a eu beaucoup de dérives sectaires françaises qui sont venues s’expatrier ici au Québec, en profitant notamment du fait qu’il pouvait y avoir un relatif isolement géographique du fait de l’étendue du territoire. Et pour autant, il n’y a pas eu énormément d’interventions au niveau sociétal et au niveau macro. Donc malheureusement, je ne vais pas pouvoir vous renseigner beaucoup plus de ce côté-là.
Par contre, ce qui peut éventuellement aider, tout d’abord, c’est de faire une distinction entre toutes les personnes qui sont victimes de ce type d’abus. Elles ne vont pas forcément développer des troubles psychiques, tout comme toutes n’avaient pas forcément de fragilité psychologique au départ.
Ça peut être utile cependant de pouvoir au moins faire une première rencontre avec un psychologue ou un psychiatre, ne serait-ce que pour s’assurer qu’il n’y ait pas un stress post-traumatique qui découle justement des abus subis.
Ensuite, il n’y a pas forcément de nécessité de psychothérapie. Je pense que la psychothérapie peut être une aide, notamment comme disait Camille, les TCC de seconde ou troisième vague, mais essentiellement si la personne ressent ce besoin et ressent notamment une blessure en elle qui nécessiterait cet accompagnement.
Thomas C. Durand Cyrielle, savez-vous nous dire comment on peut distinguer un thérapeute fiable qui va appliquer des méthodes qui sont solides, de quelqu’un qui n’est pas fiable par rapport à ses prises en charge particulières ? Parce que l’accès à la santé mentale (en tout cas en France), est très difficile. Les gens en demande de soin n’ont pas vraiment le choix, on prend un petit peu ce qu’on a. Malgré tout, il faut quand même continuer à être vigilant sur les charlatanismes. Pouvez-vous nous donner des indices, des red flags, des questions à se poser ?
Cyrielle Richard Hélas, ce n’est pas beaucoup mieux ici, même s’il y a beaucoup de mutuelles qui proposent des fonds assez généreux pour pouvoir suivre une psychothérapie. Malheureusement, il y a une crise dans le service public, au même titre qu’en France. Et il y a aussi une grosse discrimination au niveau économique dans le sens où les gens qui n’ont pas les moyens d’aller vers le privé se retrouvent souvent sur le carreau.
Pour revenir sur la question de comment identifier quelqu’un de fiable, je dirais qu’un point assez important, c’est d’abord de pouvoir se renseigner un petit peu sur le référentiel du professionnel. On le sait, il y a des référentiels théoriques en psychothérapie qui ont été validés de façon empirique, scientifique.
Je vous parle de ce que je connais. Par exemple les TCC, ça s’est validé empiriquement. Il y a un bon fondement au niveau scientifique. Après, ce qui peut être aussi une aide, parce que l’obédience ne fait pas tout, c’est de regarder aussi, à la rencontre avec le professionnel, comment celui-ci se positionne. Est-il attentif à rechercher le consentement de la personne qui consulte ? C’est extrêmement important. Mais également, est-ce qu’il présente ses outils ? Est-ce qu’il explique ? Est-ce qu’il fait assez de didactique ? Surtout, est-ce qu’il n’est pas dans la contrainte lui-même ?
À partir du moment où l’on sent que le professionnel de santé qu’on a en face de soi commence à rentrer dans les caractéristiques que je citais au départ, c’est-à-dire tout ce qui va être autour de l’autoritarisme, du perfectionnisme, faire culpabiliser la personne lorsqu’elle ne répond pas à certains critères de perfection, automatiquement là, c’est quelque chose qui doit être un red flag massif.
Thomas C. Durand Un problème évident c’est qu’une victime isolée n’est généralement pas en capacité de distinguer un vrai professionnel compétent d’un charlatan, d’autant que certains ont pignon sur rue avec des titres académiques authentiques
Peut-être que des associations pourraient assumer ce rôle de flécher vers des intervenants, des thérapeutes qui sont crédibles, et de dire « évitez ceux-là ». Ça risque de créer des conflits, mais peut-être qu’on en a besoin parce qu’en attendant, il y a des gens qui meurent.
Revenons sur le plan juridique. Quelqu’un sort d’une secte, il a été victime pendant dix, quinze, vingt ans. Il y a eu des préjudices. Il y a peut-être besoin de réparation. Il y a peut-être des gens à punir. Ça va être la croix et la bannière : c’est quoi les options qui s’ouvrent à cette personne ?
Emmanuel Gautier Les options, d’abord, c’est identifier s’il y a une infraction pénale. Est-ce qu’il y a viol, agression sexuelle, escroquerie, abus de confiance, etc. S’il n’y a pas d’infraction, ça va être compliqué de mettre la loi en marche. C’est la première chose. Pour faire ça, on peut se rapprocher d’associations dans un premier temps. Et surtout, il faut aller voir un avocat pour avoir une consultation particulière. Est-ce qu’il y a des délais de prescription qui ont été dépassés ? Est-ce qu’il y a suffisamment de preuves ?
À ce stade, pourquoi pas faire appel à un détective privé, ou au moins, par l’avocat, se faire accompagner au service de police pour éviter ce qui a été décrit par Benoît tout à l’heure, c’est-à-dire une méconnaissance du phénomène par les services et donc un rejet direct.
Thomas C. Durand D’accord. Mais je vais poser la question qui fâche : combien ça coûte, ça ? Je sors d’une secte, je perds mon job parce que je bossais pour le gourou. Je suis un petit peu à la rue, on m’héberge bien gentiment. J’essaie de me reconstruire. Faut que je dépense le peu que j’ai dans un avocat ?
Emmanuel Gautier Hélas, oui. Enfin, il y a deux cas de figure. Si on a un peu d’argent et qu’on est au-dessus des seuils de l’aide juridictionnelle, là, il va falloir payer de sa poche, effectivement. Si on est en dessous de ces seuils, c’est l’État qui peut prendre en compte totalement ou partiellement les honoraires, mais le montant qui est attribué à l’avocat est limité. Donc, certains avocats refusent parce que mille euros pour une procédure qui va durer des années et des années, on comprend très bien que c’est un peu compliqué.
Thomas C. Durand On va peut-être, à l’issue du congrès, proposer des appels à l’action, parce qu'il y a peut-être besoin de mettre en place par exemple un fonds de dotation. Benoit, c’est toi qui as évoqué cette idée, c’est le moment d’en parler.
Benoît Judde Oui. Sachant que les avocats spécialisés, je pense qu’ils sont cinq vraiment spécialisés dans toute la France. Donc leurs honoraires, c’est entre deux cents et trois cent cinquante euros hors taxe de l’heure, je pense. Vous multipliez ça par le nombre d’heures nécessaires pour accomplir les différentes démarches et vous comprenez que ça n’est clairement pas accessible à tout le monde. Donc ça crée une forme de justice à deux vitesses qui est gênante ; certaines personnes ne peuvent pas du tout accéder à la justice.
Il y a bien une solution qui pourrait être intéressante pour aider les victimes depuis l’accès premier aux associations, c’est le fonds de dotation que tu évoques.
Un fonds de dotation, légalement, ne peut pas accueillir de subventions publiques, sauf exception, il sera donc alimenté principalement par du mécénat. Sauf exception si le ministère de référence, considère qu’il y a un cas d’urgence et que là, on peut autoriser le fonds de dotation à récupérer des fonds publics, des subventions, pour faire face à une situation que l’État n’arrive pas à juguler vraiment très bien lui-même.
Or, nous sommes un peu dans ce cas de figure. C’est pourquoi je pense spontanément à cette idée. Je ne peux pas m’empêcher de penser que la MIVILUDES, depuis cinq ou six ans, donne un million d’euros d’aide aux associations, qui servent peut-être à quelque chose. Je n’ai pas de problème avec ça, dès l’instant où ça va servir directement les victimes, concrètement.
Et l’avantage de ce fléchage des subventions vers un fonds de dotation, c’est que l’on pourrait aider les victimes très concrètement sur des besoins d’accompagnement de qualité, et en premier lieu par un avocat, mais ça peut être aussi un commissaire de justice pour faire un certain nombre de constats. Ça peut être aussi un notaire pour certaines problématiques immobilières. Et bien sûr, ça peut être des psychologues, parce qu’ils ne sont pas remboursés.
Thomas C. Durand Minuscule parenthèse pour dire que le congrès PRISME est financé essentiellement par la MIVILUDES et quelques dons. Toutes celles et ceux qui ont travaillé à organiser et présenter le congrès, au sein de l’ASTEC, sont des bénévoles. Je le précise là au cas où il y aurait des fantasmes.
On a évoqué l’article 40 dans la table ronde précédente. Emmanuel, j’aimerais qu’on évoque ça. C’est l’obligation pour un fonctionnaire de dénoncer, au procureur je suppose, lorsqu’on est témoin d’un acte qui viole la loi. Dans le cadre des dérives sectaires, des gens témoignent : « Moi, ça se voyait que j’étais la victime d’une secte, et personne n’a bougé. ».
Au niveau de la loi, les procédures existent. Est-ce qu’on n’aurait pas besoin que des gens qui connaissent la loi, donc peut-être des juristes, des avocats, des magistrats, des maires, aient davantage recours à cet article 40 ?
Emmanuel Gautier Mon impression, c’est que le cadre juridique actuel est déjà largement suffisant pour appréhender les dérives sectaires.
Je cite deux exemples. En 2013, la Scientologie a été condamnée pour escroquerie. Donc c’est quand même une grosse affaire. Et puis on a l’instinctothérapie, avec l’affaire Guy-Claude Burger, qui proposait des cures de cru prétendument guidées par l’instinct, et qui poussait des personnes à abandonner leurs traitements médicaux. Il y avait en parallèle des infractions sexuelles. Cette affaire a notamment donné lieu à une condamnation pour exercice illégal de la médecine. Donc il n’y a pas de vide juridique : les infractions existent déjà dans le droit. Le vrai problème, ce n’est pas l’absence de lois, c’est le manque de moyens financiers et de prévention pour les faire appliquer.
Thomas C. Durand L’explication financière suffit-elle ? Michel Gilbert nous disait dit tout à l’heure, qu’au-delà même de la rareté des procédures, le problème c’est qu’il n’y a pas de signalement. L’article 40 n’est pas utilisé. Le jour où l’on aura une pile de cinq cents signalements, on trouvera probablement l’argent pour traiter les affaires.
Emmanuel Gautier Bien sûr que des signalements sont faits, à ma connaissance, notamment par la Miviludes. En tant qu’association, il nous arrive d’en faire aussi. On prévient même parfois les renseignements territoriaux quand c’est une situation vraiment à risque. Mais c’est très difficile d’avoir un retour sur les chiffres.
Camille Biodynamite Moi, heureusement, je n’ai pas subi de préjudice vraiment grave dans le mouvement dans lequel j’étais. Des gens autour de moi auraient eu besoin, eux, de porter plainte.
Mais après, il faut voir ce que c’est que l’anthroposophie, c’est un monstre. Aller porter plainte contre eux, c’est compliqué ; c’est une pieuvre.
Thomas C. Durand Et ici se pose la question de ce que les anglais appellent les SLAPP, Strategic Lawsuit Against Public Participation. On appelle ça des procédures-bâillons en français.
Il y a désormais une loi, au niveau européen, qui est censée punir les procédures où des gens qui ont du fric vous attaquent en justice, ils vous éreintent, ça vous coûte de l’argent, afin de vous faire taire.
En France, quand on vous poursuit, et que vous êtes innocent, vous devez payer de l’argent pour vous défendre, vous êtes innocent je le rappelle, et donc on ne vous condamne pas, mais vous êtes pauvre parce que vous avez payé votre avocat. Et on ne va pas vous rembourser.
Et ça, c’est quand même un petit peu un scandale. Je le dis comme je le pense.
Évidemment, les sectes le savent. Les sectes ont de l’argent parce qu’elles prennent l’argent de leurs adeptes. Et elles ont les moyens d’instrumentaliser la justice. Alors qu’est-ce qu’on fait ?
Camille Biodynamite C’est peut-être naïf comme question, mais est-ce que la MIVILUDES, justement, ne pourrait pas verser des fonds pour ces victimes qui subissent des procédures-bâillons et qui doivent payer des avocats ?
Benoît Judde La MIVILUDES ne va pas s’engager sur le dossier de quelqu’un, parce que ce sont des dossiers privés, des dossiers particuliers. Elle n’a pas vocation à le faire puisque c’est un organisme d’État. Elle ne peut pas s’insérer dans une affaire. Elle ne peut même pas être partie civile, en fait. Elle n’a pas cette possibilité-là.
Je reviens à l’article 40. À la MIVILUDES, ils sont très au courant des phénomènes.
Mais grosso modo, pour cinq mille signalements reçus, on a quelques dizaines d’articles 40. Ce faible ratio, ce n’est pas parce qu’ils ne souhaitent pas en faire, mais parce qu’ils sont surchargés de signalements. Il faut les traiter un par un pour pas que ça ne soit de la simple rumeur. Pour signaler, il faut pouvoir fonder les propos. Et derrière, il faut qu’il y ait une machinerie qui suive. Je disais que les policiers et les gendarmes ne sont pas formés, mais il y a tout de même la CAIMADES1 chez les policiers, avec une dizaine de personnes, plus quelques cellules de gendarmes et quelques agents formés en renseignement, ça ne fait pas beaucoup de monde.
Tout ça pour dire que si la MIVILUDES voulait multiplier les articles 40, ils n’auraient pas les forces d’enquête en face, de police judiciaire, pour que ce soit traité.
Et pour revenir sur une problématique générale, il y a évidemment d’autres personnes qui pourraient faire des articles 40, mais il y a une grosse méconnaissance globale du phénomène par tous les autres corps de fonctionnaires en dehors de la MIVILUDES. La MIVILUDES n’a pas vraiment d’écoute dans les autres ministères. Je crois que ça s’est remarqué sur un certain nombre de sujets.
Donc ils ne se considèrent pas responsables, parce qu’il y a un effet de dilution de la responsabilité, personne n’est vraiment responsable de ce truc-là. Et ils ne savent pas ce qu’est une dérive sectaire. Voilà pourquoi il n’y a pas d’article 40.
Thomas C. Durand Cyrielle, sur cette question-là, du point de vue psychologique, est-ce que la reconnaissance sociale du statut de victime joue un rôle dans la reconstruction ? Parce que là, on parle de réparation judiciaire, de reconnaissance par l’État, mais est-ce que, pour les personnes, le fait d’être reconnues comme victimes, c’est important ?
Cyrielle Richard Oui, c’est extrêmement important. La reconnaissance sociale est un facteur majeur dans le processus de reconstruction. Ce qu’on observe très souvent, c’est que les personnes qui ont vécu ce type d’abus ont été longtemps invisibilisées, minimisées, voire décrédibilisées. Le fait que la société reconnaisse qu’il s’est passé quelque chose de grave, que ce n’est pas « dans leur tête », que ce n’est pas une faiblesse personnelle, mais bien le résultat de mécanismes d’abus, ça permet déjà de lever une part importante de la culpabilité.
La reconnaissance permet aussi de restaurer une forme de confiance, à la fois en soi et dans les institutions. Quand cette reconnaissance n’existe pas, on observe très souvent une double peine : la personne a subi l’abus, et ensuite elle subit l’indifférence ou l’incrédulité. Ça peut ralentir considérablement le processus de reconstruction, et parfois même l’empêcher, parce que la personne reste enfermée dans une forme de doute permanent sur ce qu’elle a vécu.
Donc oui, que ce soit par la justice, par les médias, par les associations, par les professionnels, cette reconnaissance est fondamentale.
Thomas C. Durand En préparant cette journée, la question du rôle des maires est apparue comme centrale. Ce sont des acteurs de terrain directement concernés : ils autorisent les salons bien-être, signent les mises à disposition de salles, valident l’installation de maisons de santé sur leur territoire. Dans un contexte où ils sont déjà très sollicités, il leur revient pourtant d’être attentifs à ce qui se passe localement. L’enjeu serait de profiter de ce congrès pour lancer un appel à leur attention, afin de les alerter sur les risques liés à certaines pratiques et de réfléchir aux messages et aux outils de formation qui pourraient leur être proposés.
Benoît Judde Il semble important, déjà, de leur apporter l’information. Peut-être collectivement, comme tu le dis, au sein de l’Association des maires de France qui peut être un relais assez puissant.
Comme cela a été évoqué sur les précédentes tables rondes : nous vivons une situation, au niveau de l’accès à la santé, qui est juste catastrophique.
Je vis dans un département qui est un des déserts médicaux les plus importants. Et les maires, eux, ils ont envie d’agir pour leurs administrés. Ils veulent agir en installant des soignants, et ils ne vont pas être assez regardants sur la qualité de l’offre. C’est comme ça qu’on se retrouve avec un kinésiologue, un naturopathe, une iridologue, un réflexologue, peu importe. Je ne vais pas tous les citer, parce qu’il doit y en avoir des milliers maintenant.
Pour couronner le tout, —je ne vais pas me lancer dans une grande explication, mais—il s’avère que ces métiers-là sont reconnus par France Travail. Il y a la fiche K103, la K104, la K105, la K106, la K108. Ce sont des fiches qui permettre de se former à des métiers qui sont essentiellement des métiers de charlatanisme. Je précise : ils peuvent être de bonne foi. Mais ce sont des pratiques qui n’ont pas d’efficacité et qui parfois présentent des risques, il faut donc les éviter. Et ce sont bien les maires qui sont les acteurs à la manœuvre pour autoriser ou non ce type d’implantation.
Ils ont même une responsabilité, qui est la police administrative, sur leur territoire. Et s’ils confrontent les gens à la nouvelle infraction dont on a parlé tout à l’heure, la dérive thérapeutique, dans ces métiers-là, ça va très vite. Ces métiers sont enseignés dans des écoles qui sont globalement antimédecine. Donc ça s’oppose un tout petit peu à la loi pénale actuelle.
Aujourd’hui, même s’ils ne le savent pas, il y a une forme d’irresponsabilité à mettre leurs administrés face à des professions qui peuvent constituer des dérives thérapeutiques.
Thomas C. Durand En effet, statistiquement, vous mettez les gens face à des risques qu’ils n’auraient pas avec de vrais professionnels.
Benoît Judde Je lance juste une idée, mais je pense qu’elle est un peu utopique. Il y a actuellement un troisième parquet national qui est en train de se créer : un parquet national anti-criminalité organisée, par rapport aux phénomènes de stupéfiants qu’on rencontre actuellement.
Les deux autres parquets nationaux sont le parquet national financier et celui de l’antiterrorisme. Je pense qu’à terme en France, —même si actuellement nous n’avons pas le détail du nombre de victimes au niveau des dérives sectaires— il faudrait créer un vrai parquet national sur les dérives sectaires, avec des magistrats spécialisés.
Intervention du public 1
J’ai deux questions. La première, ce serait, dans une démarche judiciaire justement, quel type de preuve pourrait être acceptable pour aider ces victimes de dérive sectaire ou thérapeutique ? Des certificats, des écrits ou des preuves factuelles ? Est-ce qu’il y en a quelques-unes spécifiques, peut-être, qui permettraient à ces victimes d’anticiper en mettant de côté ces preuves-là ? Parce qu’elles sont importantes et qu’il ne faut surtout pas les perdre.
Et la deuxième, c’est : si on imagine un fonds, comme un fonds de garantie, qui permettrait justement d’indemniser ou d’aider ces victimes-ci, est-ce que, légalement parlant, on peut imaginer que lorsque ces gourous, ces gourelles, sont condamnés, une partie de l’argent qu’ils auraient à payer après condamnation, pourrait aller directement dans ce fonds ? Est-ce que légalement c’est possible ?
Emmanuel Gautier Sur la première question, qui était la question de la preuve en droit pénal : la preuve est libre. Donc, en fait, vous pouvez prouver par n’importe quel moyen. La seule interdiction, c’est le stratagème policier. Mais bon, là, ce n’est pas le cas ici. C’est-à-dire qu’un audio clandestin est accepté, un écrit est accepté, etc. Et pour être plus précis sur le type de de preuve, il faut se demander : est-ce que ça caractérise bien les choses, est-ce que c’est suffisamment fort pour que derrière un procureur enclenche une procédure ?
Typiquement, cela peut être une prescription médicale, un écrit particulier. La nouvelle infraction ne s’applique qu’au discours particulier, elle ne s’applique pas aux discours généraux. Donc un discours sur YouTube qui dit « arrêtez vos traitements pour le cancer et prenez du mille pertuis », ça ne rentre pas dans la loi. Il faut vraiment un discours particulier, individualisé, et donc fournir un écrit ou un enregistrement clandestin, mais aussi des témoignages. Plus il y a de preuves, mieux c’est, en fin de compte.
Et la deuxième question sur : est-ce que le fonds pourrait être alimenté par les procès eux-mêmes, qui feraient payer les gourous.
Eh bien tout est possible. En France, ce sont les députés et les sénateurs qui proposent des lois. S’ils ont envie de le proposer, je pense qu’il n’y a pas de barrière constitutionnelle contre ça. Comme je ne suis pas constitutionnaliste, il faudrait demander à Sacha Sydoryk, qui peut-être, lui, voit les obstacles que moi je ne vois pas.
Intervention du public 2
Merci beaucoup d’avoir mis en place l’accessibilité avec les interprètes, c’est vraiment super. Mais il manquait peut-être un petit peu de vélotypie, parce qu’il y a des sourds qui ne connaissent pas les signes qui sont utilisés. Donc je ne sais pas si la vélotypie ou un autre système pour noter les termes inconnus serait possible. Et j’ai une deuxième question.
Effectivement, pendant la Deuxième Guerre mondiale, il y a eu l’idéologie nazie qui a vraiment créé une grosse emprise sur la population. Est-ce que les enfants de nazis, ou les enfants des générations suivantes, ont vécu cette emprise-là ou pas ?
Thomas C. Durand Sur la question de la vélotypie, normalement des sous-titres seront ajouté sur la vidéo diffusée après le congrès sur la chaîne de l’ASTEC
Évidemment, sur les termes techniques, on veillera à ce que ce soit bien fait. C’est Vled qui est chargé de ça. Et pour le direct, vous avez raison : on n’a pas forcément les bons outils. C’est à réfléchir.
Sur la question des nazis, je ne sais pas développer une réponse savante. Évidemment qu’il y a de l’emprise mentale, car sous ce régime, les gens vivaient dans un monde alternatif où régnait une parole officielle complètement décorrélée de la réalité. Les régimes autoritaires ont des similitudes avec les dérives sectaires, c’est l’objet du propos du livre de de Steven Hassan : Le culte de Trump.
Il explique que tout ça commence dans les années 20, donc avant la Seconde Guerre mondiale, et que les mécanismes de propagande, de fake news et d’abrutissement de la population commencent dès cette époque à de grandes échelles.
Aujourd’hui, nous avons dans nos poches des téléphones qui déversent continuellement un langage prédigéré pour nous stimuler en permanence. À ce train-là, on est tous les héritiers des mécaniques d’emprise du nazisme, malheureusement, parce qu’on a ça dans la poche.
Cyrielle Richard J’ai peut-être des éléments de réponse. Je reviens sur ce que je disais au tout départ : on ne pourra pas forcément parler d’abus spirituel dans le cadre du nazisme — et encore, parce qu’il y avait aussi tout un culte autour du paganisme et des retours du paganisme, mais c’était vraiment dans une frange bien particulière des nazis.
Par contre, on peut authentiquement parler d’abus. On retrouve les caractéristiques dont je parlais auparavant : l’autoritarisme, le culte de la perfection, la contrainte à répondre à des idéaux exigeants, et ainsi de suite. Même si c’est compliqué de faire des diagnostics a posteriori, cela ressemble à l’abus.
Sur la deuxième partie de la question : que deviennent les enfants qui ont été embrigadés dès leur naissance ? On a quelques cas assez parlants.
D’un côté, on a la fille d’Himmler, Gudrun Himmler — ensuite mariée, Gudrun Burwitz — qui était considérée comme la « princesse du Reich », et qui est restée une nazie convaincue jusqu’à la fin de ses jours en 2018, en continuant à faire vivre ce rêve nazi dans des rassemblements et des événements. On peut se poser la question : était-elle une forme de leader, un peu spirituel, pour eux ? Point d’interrogation.
Et puis on a l’exemple totalement opposé, Nicolas Frank, le fils de Hans Frank, gouverneur de la Pologne, qui est devenu au contraire un militant antinazi. Donc voilà, on a deux destins possibles, et probablement toute une frange intermédiaire entre ces deux extrêmes.
Benoît Judde Il ne faut pas oublier l’expérience de Milgram, menée par Stanley Milgram, qui était juif, psychologue social américain, et qui a étudié le phénomène de la soumission à l’autorité après le procès Eichmann, un grand criminel nazi exécuté en Israël. Il y a donc eu une réflexion autour des phénomènes de soumission à l’autorité qu’on a pu constater à cette période-là.
Thomas C. Durand Nous sommes rejoints par Steven Hassan qui sera traduit en français par Vled Tapas.
Steven Hassan Encore une fois, je suis très reconnaissant d’être ici.
Personnellement, mon opinion est basée sur cinquante années d’expérience. Je suis devenu un expert du sujet en contribuant à expliquer à des juges, à des jurys, comment on évalue ces choses-là. J’ai fait ma dissertation doctorale sur toutes ces questions.
La fraude, la force et la coercition sont les trois éléments inscrits dans la loi. Les personnes qui travaillent sur le trafic sexuel et le trafic de travail utilisent mes travaux, car ils utilisent les mêmes mécaniques.
Contrairement aux modèles de Lifton, Singer et West, qui sont qualitatifs et basés sur des entretiens, mon modèle est quantitatif. Il est beaucoup plus substantiel pour donner des chiffres sur le niveau d’autoritarisme qu’une personne peut expérimenter. Aujourd’hui, nous avons des données permettant d’évaluer à quel point un groupe peut être sain ou toxique.
Je mène actuellement une étude en continu, et chacun peut contribuer sur le site bitemodel.com. Vous pouvez ajouter le nom du groupe, dire si vous étiez leader, suiveur ou participant. Mon espoir est que nous puissions obtenir des centaines de réponses afin d’avoir des preuves solides. La France a ses propres lois, mais des études existent ailleurs, notamment en Australie, où il y a aussi de grandes sectes. Il faut penser ces problématiques de manière plus globale.
Par exemple, la Chine est une secte autoritaire ; Il faut penser au-delà du concept de religion. Merci beaucoup de m’avoir permis d’intervenir.
Thomas C. Durand Je laisse aux membres du panel un mot de conclusion, si vous voulez rebondir en vingt secondes, ou donner une lecture conseillée, quelque chose que vous n’avez pas eu le temps de dire.
Emmanuel Gautier Oui, très rapidement. J’étais peut-être un peu pessimiste sur les coûts financiers, mais de manière générale, il y a quand même une issue assez favorable, enfin très favorable même, quand on va porter plainte avec de l’accompagnement. Comme je l’ai dit, il y a des grosses sectes, entre guillemets, qui ont déjà été condamnées, des gourous. C’est tous les mois, voire toutes les semaines. Donc l’espoir est là. Il y a des procès en cours, donc ça bouge quand même.
Cyrielle Richard Comme mot de la fin, je dirais surtout : communication. Je pense qu’il y a énormément de choses à faire en termes de communication, déjà au niveau sociétal, en termes de prévention, en termes d’éducation. Mais je pense qu’il y a énormément aussi à faire en termes de communication des proches vis-à-vis de la personne victime.
Parce que malheureusement, il y a aussi cet aspect-là. Je reviens encore sur ce qu’on avait dit précédemment : les proches vont pouvoir dire à la personne « mais non, tu n’as pas à te sentir coupable ». Sauf que, paradoxalement, présenté comme ça, c’est un discours un peu frontal qui peut au contraire renforcer la culpabilité de la personne. On n’aura pas le temps d’en parler, mais je pense que c’est important de soigner sa communication et de rester sur l’empathie pour ne pas renforcer le problème.
Thomas C. Durand L’empathie : maladie de l’Occident, selon Musk. Évidemment, ce n’est pas vrai.
Merci beaucoup aux panélistes de cette table et des précédentes. Le congrès se poursuit dans quelques minutes avec le spectacle de Régis Falque, l’instant critique.
Merci aux interprètes, merci aux organisateurs, merci à John à la régie, à Julien et Salomé qui ont géré l’enregistrement et la diffusion, et à Ombeline pour les multiples préparatifs du congrès. Abonnez-vous ! À bientôt.
1 Cellule d’Assistance et d’Intervention en Matière de Dérives Sectaires